Par Ahmadou Aly Mbaye et Mbayang Thiam
Depuis plusieurs années maintenant, la plupart des banques internationales de développement rechignent à financer le secteur des hydrocarbures en Afrique. L’objectif affiché est de favoriser la transition vers des sources plus durables que le fossile. Alors que le réalisme d’une telle démarche reste discutable, elle comporte également l’inconvénient de pousser les pays africains à compter, presque exclusivement, sur les majors pétrolières pour exploiter leurs hydrocarbures ; ce qui renchérit les coûts de financement et pèse négativement sur le partage des revenus. Notre point de vue est qu’en plus d’être inéquitables, ces restrictions sont improductives. En permettant au continent d’exploiter plus efficacement ses hydrocarbures, il serait mis en meilleure position pour valoriser ses immenses ressources renouvelables et, de ce fait, accélérer sa convergence vers le net zéro.
La double contrainte de l’accès à l’énergie et du changement climatique
Le développement de la base industrielle africaine et la réduction de la pauvreté, sont deux objectifs de l’agenda 2063 et des ODD (Objectifs de Développement Durable) qui tous les deux, butent sur le faible accès à l’énergie des pays du continent. 85 % du déficit énergétique mondial est aujourd’hui concentré en Afrique, contre 50 % en 2010 (Global Carbon Project, Global Carbon Budget 2024). En Afrique de l’Ouest, seules 42 % des populations ont accès à l’électricité, et à peine 8 % en zone rurale (4% dans les zones rurales en Sierra Léone), avec de profondes disparités entre pays, allant de 13 % au Burkina Faso à 96 % au Cap-Vert. Avec environ 180 kWh par habitant et par an, l’Africain moyen atteint environ 5 % du niveau de consommation du citoyen mondial moyen (estimé à 3500 kWH/an) et 1 % de celui de l’Américain moyen (estimé à plus de 12500 KWH/an). À l’heure où l’intelligence artificielle et les chaînes de blocs, particulièrement gourmandes en électricité, se développent en excluant le continent, cette fracture déjà abyssale risque de devenir proprement scandaleuse.
Cette iniquité se double d’une inégalité tout aussi criante en matière d’émissions. L’Afrique ne contribue qu’à hauteur de 3,8 % des émissions mondiales pour 17 % de la population, tout en se réchauffant environ 1,5 fois plus vite que le reste du monde. Inondations, sécheresses prolongées et autres catastrophes, résultant du changement climatique, contribuent ainsi à une sévère insécurité alimentaire touchant plus de 60 millions de personnes. Malgré une contribution de loin inférieure et des effets subis de loin supérieurs, le continent fait donc face à une double peine avec les restrictions imposées au financement de ses hydrocarbures. Celles-ci ignorent d’ailleurs les énormes disparités entre pays, avec par exemple, un pays comme l’Afrique du Sud concentrant à elle seule 40 % des émissions du continent. Elles ne font pas davantage de différence entre le pétrole et le gaz, alors que ce dernier contient 45 à 50 % de carbone de moins que le charbon et 30 % de moins que le pétrole, sans produire ni fumée, ni poussière, ni suie.
Les réserves fossiles comme levier de financement
Si le continent africain est loin de concentrer les plus importantes réserves d’hydrocarbures au monde, il en dispose suffisamment pour soulager les énormes contraintes de financement dont il fait face et, en même temps, enclencher sa transition énergétique. Par exemple, avec des réserves prouvées de gaz naturel représentant 8 % du total mondial, le continent pourrait, au rythme actuel, assurer 56 ans de production, même si plus de 80 % du gaz africain provient de trois pays seulement (Égypte, Nigéria, Algérie). Les ressources renouvelables sont, elles, autrement plus considérables. Environ 60 % des meilleures ressources solaires mondiales se trouvent en Afrique, le seul Sahel reçoit plus de 2 000 kWh/m²/an d’ensoleillement, et le potentiel hydroélectrique de 350 GW n’est exploité qu’à 11 % (AIE, Africa Energy Outlook 2022). Le continent a d’ailleurs déjà beaucoup progressé dans sa transition énergétique, malgré ses contraintes de financement. Par exemple, le Kenya atteint près de 90 % de renouvelable grâce à la géothermie, le GERD éthiopien a réalisé 5 150 MW essentiellement sur fonds propres et le Maroc a bâti avec Noor l’un des plus vastes complexes solaires à concentration au monde.
Le financement reste toutefois le principal goulot d’étranglement pour l’Afrique, où même le climat, pourtant considéré comme un bien public global, dont les effets n’épargnent aucun pays du monde, est concerné. En, effet, les financements climatiques, qui culminent à 44 milliards de dollars par an, sont une goutte d’eau par rapport à l’étendue des besoins. À l’horizon 2030, le gap attendu entre le niveau et les besoins de financement est estimé à 2 500 milliards de dollars (Climate Policy Initiative et FSD Africa 2024). Les quelques mécanismes disponibles – le Fonds vert pour le climat, les engagements de la BAD, les financements climat de l’AFD, les obligations vertes, les échanges dette-climat et le marché carbone – restent étonnamment réduits. Leur accès est de surcroît très concentré. Seuls dix pays africains captent 50 % de la finance climatique et 76 % des financements privés, l’Afrique du Sud, l’Égypte et le Nigéria s’adjugeant à eux seuls la moitié de ces derniers.
Il est à noter que le financement climatique concerne à la fois l’atténuation (visant à aider les pays à réduire leurs niveaux d’émission) que l’adaptation (visant à aider les pays à correctement prendre en charge les effets du changement climatique sur leurs économies et sociétés). Il est clair que du fait de ses niveaux d’émissions très faibles, contrastant avec les effets dévastateurs du changement climatique sur ses économies, le continent africain a raisonnablement besoin de plus de financement pour l’adaptation que pour l’atténuation. D’ailleurs, les pays développés et émergents, principaux responsables de la crise climatique à laquelle l’humanité fait actuellement face, semblent l’avoir bien compris. Ils ont, en effet, toujours pris des engagements très fermes pour financer l’adaptation afin d’éviter que le fardeau supplémentaire du changement climatique sur les efforts de développement des pays à faible revenu ne soit porté exclusivement par ceux-ci. Mais ces promesses n’ont jamais été suivies d’effet. De sorte que si le financement climatique, en général, mobilise des montants très réduits, le financement destiné à l’adaptation en constitue la portion congrue.
Au-delà du financement climatique, le continent fait face à des défis beaucoup plus importants de financement de ses économies, avec un taux d’investissement moyen de seulement 22 % du PIB contre 35 % en Asie, contrastant avec une épargne nationale tombée de 30 à 20 %, un service de la dette qui a plus que doublé depuis 2010 et une dette dépassant 60 % du PIB (132 % pour le Sénégal). Face à l’immensité de ces besoins, il est difficile d’envisager une économie décarbonée à horizon de cinquante ans, toutes choses égales par ailleurs. Une exploitation plus optimale des ressources fossiles, adossée à des mécanismes de financement mieux adaptés, permettrait, au contraire de booster significativement les investissements dans le renouvelable.
Le cas du Sénégal
Grâce aux investissements massifs réalisés ces dernières années, le Sénégal a significativement amélioré son accès à l’électricité, avec un taux d’accès de 84 % en moyenne nationale et des pics de 96 % en zone urbaine (Banque mondiale et ministère de l’Énergie, du Pétrole et des Mines du Sénégal 2023). Mais la forte croissance de la demande et la dépendance au fioul importé pèsent lourdement sur un secteur dont les subventions ont culminé à plus de 2 000 milliards de FCFA, récemment. Le renouvelable atteint déjà 30 % du mix, et le potentiel gazier du pays le place parmi les producteurs qui comptent. La stratégie « gas-to-power » vise à porter la part du gaz dans la production d’électricité de 1 % en 2025 à 30 % en 2030, ce qui réduirait la dépendance au fioul lourd, abaisserait le coût de l’énergie et soutiendrait l’industrie, des engrais à la pétrochimie en passant par les cimenteries et la sidérurgie. Plus important, avec le JETP (Partenariat pour une Transition Énergétique Juste) négocié avec ses partenaires, le Sénégal espère mobiliser 2,5 milliards d’euros pour porter le renouvelable à 40 % de sa production à l’horizon 2030.
Le ventre mou de cette stratégie est que le gas-to-power vise essentiellement l’industrie lourde, intensive en capital et faiblement créatrice d’emplois, dans un contexte financier national et international très tendu. Par ailleurs, si l’objectif de rééquilibrer le partage de la rente entre les majors et l’État reste louable, la méthode mérite d’être revisitée. La renégociation des contrats, même profitable à court terme, risque de renforcer le risque réputationnel qui coûte déjà si cher au continent, car l’instabilité des règles de droit est le plus grand repoussoir pour l’investissement privé. Un recours plus systématique à la diplomatie, associant davantage les banques internationales de développement au financement secteur des hydrocarbures, permettrait de diversifier les offres de financement, de bâtir des capacités de gestion du secteur et de bénéficier, à moindre coût, de l’expertise internationale requise.



