Face aux disparités économiques et aux chocs mondiaux répétés, la CEDEAO a fait le choix du pragmatisme pour le lancement de sa future monnaie unique, l’ECO, fixé à 2027. L’idée: abandonner l’exigence d’un démarrage simultané au profit d’une adhésion progressive des États membres. Quelles sont les avancées réelles de ce chantier monétaire ? L’approche à deux vitesses risque-t-elle de fragiliser l’intégration régionale ? Décryptage avec le Dr Serigne Momar Seck, Économiste en Chef de l’Agence Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (AMAO). Entretien exclusif
Quels sont les éléments macroéconomiques nouveaux qui ont permis aux Chefs d’État de fixer une date ferme pour le lancement de l’ECO ?
La fixation de l’échéance de 2027 ne signifie pas que tous les critères de convergence sont désormais respectés. Elle traduit plutôt un changement d’approche. La principale innovation est l’adoption d’une démarche graduelle permettant aux pays qui satisfont déjà aux critères de convergence de constituer un premier noyau de l’union monétaire, tandis que les autres y adhéreront progressivement.
Cette orientation a été rendue possible grâce à d’importantes avancées techniques et institutionnelles, notamment dans la définition du régime de change de l’ECO, l’harmonisation du cadre de politique monétaire, le renforcement de la surveillance macroéconomique régionale, ainsi que les travaux relatifs à la future banque centrale régionale et à la gestion des réserves de change.
Comment l’AMAO justifie-t-elle le choix d’une union monétaire à deux vitesses, et cela ne trahit-il pas l’esprit initial d’intégration de la CEDEAO ?
L’AMAO considère cette approche comme une réponse pragmatique aux difficultés persistantes de convergence entre les économies de la région. Après plusieurs reports du projet, il est apparu qu’exiger une participation simultanée de tous les États constituait un frein majeur à la réalisation de l’union monétaire.
L’objectif n’est pas d’abandonner l’ambition communautaire, mais de permettre aux pays prêts d’avancer tout en maintenant la possibilité d’adhésion pour les autres. Cette stratégie vise à préserver la crédibilité de l’ECO sans renoncer à l’objectif final d’une monnaie unique couvrant l’ensemble de la CEDEAO.
Selon vos derniers rapports, combien d’États respectent actuellement les critères de convergence primaires, et quels sont les principaux points de blocage (déficit, dette ou inflation) ?
Les performances de convergence se sont améliorées ces dernières années. Deux États membres respectent actuellement l’ensemble des critères de convergence primaires, tandis que le nombre de pays conformes aux critères secondaires est en progression.
Les principaux obstacles restent : les pressions inflationnistes persistantes ; les déficits budgétaires encore élevés dans plusieurs pays ; le niveau de la dette publique.
Toutefois, la dette constitue aujourd’hui une contrainte moins généralisée que l’inflation et les déséquilibres budgétaires, même si certains États demeurent au-dessus des seuils communautaires.
Dans quelle mesure les crises successives mondiales et le coût du service de la dette ont-ils durablement plombé les efforts de convergence des États de la région ?
Depuis 2020, les économies ouest-africaines ont subi les effets combinés de la pandémie de COVID‑19, des perturbations des chaînes d’approvisionnement, de la guerre en Ukraine et du resserrement des conditions financières internationales.
Ces chocs ont alimenté l’inflation, dégradé les finances publiques et accru les besoins d’endettement. Parallèlement, la hausse des taux d’intérêt internationaux a renchéri le coût du service de la dette, mobilisant une part croissante des ressources budgétaires au détriment des investissements productifs et des efforts d’assainissement budgétaire.
L’inflation demeure aujourd’hui la conséquence la plus visible de ces crises et l’un des principaux freins au respect des critères de convergence.
A l’échéance fixée, l’AMAO recommande-t-elle une flexibilité sur les critères d’adhésion pour inclure plus de pays ou faut-il appliquer les règles de manière stricte ?
L’AMAO ne recommande pas un assouplissement des critères de convergence. La crédibilité et la stabilité de l’ECO reposent sur le respect effectif des règles convenues par les États membres.
En revanche, l’Agence soutient une mise en œuvre progressive de l’union monétaire. Les pays qui remplissent les critères pourront intégrer la première phase, tandis que les autres bénéficieront d’un accompagnement et rejoindront ultérieurement l’ECO lorsqu’ils auront atteint les seuils requis.
Quel est le risque de rupture de l’intégration commerciale et financière sous-régionale si deux blocs monétaires distincts coexistent au sein de la CEDEAO ?
Le risque existe, mais il ne signifie pas nécessairement une remise en cause de l’intégration régionale. Son ampleur dépendra du degré de coordination entre les pays membres de l’ECO et ceux qui resteront temporairement en dehors de l’union monétaire.
Afin d’éviter toute marginalisation, l’AMAO a prévu le maintien des États non encore admissibles dans les principales instances de gouvernance du programme. Ils continueront à bénéficier du même dispositif de surveillance multilatérale, d’évaluation macroéconomique et d’assistance technique jusqu’à leur adhésion.
Un ECO lancé sans les géants économiques comme le Nigéria et le Ghana a-t-il une chance d’être une monnaie forte, crédible et stable sur les marchés internationaux ?
L’absence du Nigéria et du Ghana réduirait le poids économique et financier de l’ECO lors de son lancement. Ces deux pays occupent une place centrale dans l’économie régionale et leur participation renforcerait naturellement l’influence de la future monnaie.
Cependant, la crédibilité d’une monnaie dépend avant tout de la qualité de ses fondamentaux macroéconomiques : stabilité des prix, discipline budgétaire, solidité institutionnelle et crédibilité de la banque centrale. Sous cet angle, une union monétaire regroupant des pays respectant les critères de convergence peut inspirer davantage confiance qu’un ensemble plus large mais économiquement déséquilibré.
Ce premier groupe de pays prêts à basculer peut-il servir de « noyau dur » pour tirer le reste de la région vers le haut, ou risque-t-il de fracturer l’UEMOA actuelle ?
Ce premier groupe peut constituer un véritable « noyau dur » capable de démontrer la viabilité de l’ECO et d’encourager les autres États à accélérer leurs réformes. En garantissant la stabilité macroéconomique et le respect des critères de convergence, il pourrait jouer un rôle d’entraînement pour l’ensemble de la région.
Toutefois, un risque de fragmentation existe si cette situation devait perdurer. La coexistence prolongée de plusieurs niveaux d’intégration monétaire pourrait créer des divergences institutionnelles et affaiblir l’objectif initial d’unification monétaire.
C’est pourquoi l’AMAO privilégie une approche inclusive, maintenant les pays non encore admissibles dans les mécanismes de gouvernance et de suivi afin que cette différenciation demeure une phase transitoire et non une séparation durable.
Entretien réalisé par :
Aliou Kane Ndiaye



