C’est un dogme qui vole en éclats. En décidant d’intervenir directement sur le marché pour racheter les titres de dette des États membres, la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) opère une véritable révolution. Derrière l’austérité du jargon financier se cache une manœuvre de haute voltige. Objectif affiché : injecter de l’oxygène dans un système bancaire asphyxié et voler au secours de budgets publics sous haute tension.
Au siège de la BCEAO à Dakar, l’heure n’est plus à la contemplation. Face au durcissement des conditions financières mondiales et au renchérissement du coût du crédit pour les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), l’institut d’émission a dû trancher. En s’appuyant sur ses dispositions opérationnelles, l’institution a formalisé ce virage par le biais d’opérations spéciales de rachat de titres publics sur le marché secondaire. Sa décision d’acheter désormais les titres publics (bons et obligations du Trésor) marque la fin d’une époque : celle d’une banque centrale cantonnée au strict rôle de vigie de l’inflation.
Le scénario du blocage évité
Pour comprendre l’urgence de la situation, il faut observer le canal habituel du financement de nos économies. Lorsqu’un État de la région, qu’il s’agisse de la Côte d’Ivoire ou du Sénégal ou d’un autre état de la zone a besoin de capitaux pour financer ses infrastructures, il émet des titres (des reconnaissances de dette) sur le marché. Jusqu’à présent, les banques commerciales locales se ruaient sur ces placements, jugés sûrs et rentables.
Toutefois, à force de prêter aux gouvernements, les coffres des banques se sont vidés de leurs liquidités, créant un effet d’éviction massif au détriment des PME et du secteur privé. C’est ici que la BCEAO abat sa nouvelle carte. Elle va désormais intervenir sur le « marché secondaire », le marché de l’occasion où les banques s’échangent les titres déjà émis. En rachetant ces morceaux de dette aux banques, la Banque Centrale leur redonne instantanément de l’argent frais.
L’hommage à la prophétie de l’actuaire Abdou Cissé
Ce remède n’a pourtant rien d’une improvisation de dernière minute. Si la décision marque les esprits aujourd’hui, elle résonne comme une éclatante victoire idéologique pour un homme : Abdou Cissé. Cet actuaire de renom, fin connaisseur des rouages financiers de la zone, défendait cette thèse avec une constance remarquable. Dès les années 2012, puis à travers des tribunes en 2017 et 2020, Abdou Cissé appelait l’UEMOA et la BCEAO à lancer leur propre mécanisme de soutien financier régional, une sorte de bouclier monétaire pour protéger nos économies.
Longtemps prêchée dans le désert face à une orthodoxie frileuse, sa vision consistant à utiliser la force de la Banque Centrale pour libérer le potentiel du marché régional des titres est désormais devenue la doctrine officielle. Aujourd’hui, l’histoire lui donne raison. Rendre hommage à la perspicacité d’Abdou Cissé, c’est rappeler que les grandes réformes naissent souvent de l’audace de penseurs locaux capables d’anticiper les crises avant qu’elles ne frappent.
Les lignes de fracture : inflation et aléa moral
Toutefois, ce costume de pompier économique ne fait pas l’unanimité et suscite des inquiétudes légitimes. Le premier signal d’alarme concerne l’inflation. Injecter massivement de l’argent frais dans le circuit économique équivaut à actionner indirectement la planche à billets. Si cette masse monétaire ne finance pas des projets d’infrastructures réels ou le secteur productif, elle risque d’alimenter une hausse générale des prix, rognant le pouvoir d’achat.
L’autre dérive pointée par les experts est celle de « l’aléa moral ». En sachant que la BCEAO sécurise les arrières du marché de la dette, les banques commerciales ne risquent-elles pas de prêter aux États les yeux fermés ? Cette béquille monétaire pourrait malheureusement inciter certains gouvernements à relâcher leurs efforts de bonne gestion budgétaire.
Le verdict du marché
Avec cette réforme d’envergure, la BCEAO quitte sa posture d’arbitre neutre pour devenir un joueur actif du développement régional, concrétisant la feuille de route tant espérée par les experts indépendants. Le pari est audacieux : réanimer le crédit bancaire et protéger la souveraineté financière des États face aux chocs extérieurs. Reste à savoir si l’institution parviendra à calibrer ses interventions avec assez de finesse pour éviter la surchauffe. Un exercice de funambule que les marchés africains et internationaux vont scruter à la loupe au cours des prochains mois.



