DETTE PUBLIQUE : LES ADJUDICATIONS DES 16 ET 30 JANVIER 2026 REVELENT L’ESSOUFFLEMENT DU MARCHE REGIONAL FACE AU SENEGAL

Par Pr Amath Ndiaye FASEG-UCAD

Les adjudications de titres publics organisées par l’État du Sénégal les 16 et 30 janvier 2026 constituent un tournant révélateur dans l’analyse de la confiance du marché régional. Si, en apparence, les montants recherchés ont été mobilisés, une lecture attentive des données

16 janvier 2026 : une couverture correcte, mais déjà défensive

Lors de l’adjudication du 16 janvier 2026, le Trésor sénégalais recherchait 140 milliards FCFA et a finalement retenu 154 milliards, pour des soumissions totales d’environ 170 milliards FCFA. À première vue, l’opération peut être qualifiée de réussie.

Cependant, la structure de la demande révèle une réalité plus nuancée :
l’essentiel des montants a été levé sur des instruments de court terme, traduisant une préférence marquée des investisseurs pour des horizons très courts. Le marché accepte encore de financer l’État, mais réduit déjà la durée de son exposition, signe d’une prudence accrue face à la trajectoire budgétaire et d’endettement.

30 janvier 2026 : le signal d’alerte devient explicite

L’adjudication du 30 janvier 2026 marque une étape supplémentaire dans cette évolution. Sur un objectif initial de 120 milliards FCFA, les soumissions ont atteint environ 142 milliards, pour un montant retenu de 125,7 milliards FCFA. Là encore, le taux de couverture dépasse 100 %, mais la composition du financement est particulièrement préoccupante.

Près de 90 % des montants retenus proviennent de Bons du Trésor à 364 jours, tandis que :

  • les OAT à 3 ans sont faiblement absorbées,
  • les OAT à 5 ans restent marginales,
  • et surtout, les OAT à 7 ans sont totalement rejetées par le marché.

Ce rejet du long terme est un signal fort. Il ne reflète pas une pénurie de liquidité régionale, mais bien une réticence croissante des investisseurs à porter le risque souverain sénégalais dans la durée.

Un coût élevé et un risque de refinancement croissant

Les deux adjudications de janvier 2026 s’accompagnent de rendements élevés, proches de 7 à 8 %, y compris sur des maturités très courtes. Cette configuration est particulièrement défavorable : elle combine un coût de financement élevé et un raccourcissement marqué des échéances.

Dans ces conditions, l’État s’expose à un risque de refinancement permanent, contraint de revenir fréquemment sur le marché pour renouveler sa dette, avec une charge d’intérêts et de commissions qui progresse plus vite que les recettes publiques. La dynamique d’endettement devient alors auto-entretenu.

Avec un besoin de financement évalué à 6 075 milliards FCFA en 2026, les enseignements tirés des adjudications des 16 et 30 janvier sont sans équivoque : le marché régional, à lui seul, ne peut durablement absorber un tel volume dans les conditions actuelles. Derrière des adjudications formellement couvertes, la qualité du financement se dégrade, tant par le raccourcissement des maturités que par le renchérissement du coût de la dette.

Les adjudications de janvier 2026 ne doivent donc pas être interprétées comme des succès isolés, mais comme de véritables signaux d’alerte. Elles révèlent que la stratégie de gestion active de la dette atteint aujourd’hui ses limites et que les marchés semblent déjà avoir intégré l’hypothèse d’une restructuration de la dette, devenue de plus en plus difficile à éviter.

La concentration quasi exclusive des financements sur les Bons du Trésor à un an traduit clairement la position des investisseurs régionaux : les banques ne souhaitent plus s’exposer au risque souverain sénégalais au-delà du très court terme. Ce repli sur les maturités courtes accroît mécaniquement les risques de refinancement et fragilise la trajectoire budgétaire.

Dans ce contexte, l’État du Sénégal se trouve confronté à une équation de plus en plus délicate. Il lui devient difficile de faire face simultanément au service croissant de la dette, aux revendications sociales et syndicales, et aux exigences de relance économique. Or, répondre à ces impératifs suppose des financements longs, stables et soutenables, précisément ceux que le marché régional n’est plus en mesure de fournir dans la configuration actuelle.

 

Pr Amath Ndiaye

FASEG-UCAD

Author: admin