Refondation de l’architecture financière internationale : Quelles opportunités pour le Sénégal ?

Par Pr Ahmadou Aly Mbaye, économiste

Ces dernières années, la configuration du système financier international a subi de profondes mutations, sous l’influence de l’évolution de la géopolitique internationale, en particulier, la montée en puissance des BRICS. Au fil des ans, ces derniers ont, en effet, significativement augmenté leur part dans le commerce, dans les investissements et, plus important, dans le stock de la dette souveraine des pays en développement. La conséquence immédiate d’un tel développement est une progressive perte d’influence du G7 au profit du G20. Un effet déjà perceptible de la réforme qui se met en place est l’augmentation sans précédent des capacités de financement des économies en développement, tout comme un rétrécissement du champ d’actions du système de Bretton Woods, au profit d’un écosystème plus large de banques multilatérales de développement. Un meilleur usage des leviers économiques et diplomatiques appropriés devrait permettre au Sénégal de tirer un meilleur profit du nouveau système.

Géopolitique et réforme de l’architecture financière internationale

Depuis la crise de 2008, le système hérité de Breton Woods, avec ses deux piliers, le FMI et la Banque mondiale, est en train de subir d’importants changements. La montée en puissance de la Chine et des autres pays en développement (PVD) émergents, a considérablement changé la structure du marché financier international. Que l’on considère l’aide publique au développement, les investissements directs étrangers ou les flux financiers internationaux, les bailleurs de fonds traditionnels, regroupés au niveau du club de Paris, ont énormément perdu du terrain au profit des bailleurs émergents, contribuant à une redistribution des cartes à l’échelle mondiale.

Dans le commerce mondial, la part des BRICS, qui ne représentait que moins de 8% en 2000, est montée à presque 25% en 2026. La Chine seulement a fait progresser sa part d’environ 4% à presque 15%, dans la même période. Sur une période de seulement vingt ans, la Chine a fait augmenter sa part dans les IDE mondiaux sortants de moins de 1 milliards de dollars à presque 200 milliards de dollars actuellement. Lorsque qu’on regarde maintenant la structure de la dette des pays en développement, la montée en puissance des BRICS se fait plus visible. Selon les données du FMI, la Chine est devenue le premier créancier bilatéral officiel de plus de la moitié des pays à faible revenu, avec une part, dans le pays médian, qui atteint 43% du total des créances. En Afrique, le rééquilibrage au profit de la Chine est plus marqué. Par exemple, en Côte d’Ivoire, la part de la Chine dans la dette totale du pays représente 11% contre 4% pour son suivant immédiat, la France. Pour le Sénégal, nous avons respectivement 8% pour la Chine et 5% pour la France.

La montée en puissance des BRICS touche également l’élargissement de l’écosystème financier international. Le FMI et la Banque mondiale ont, ces dernières années, été significativement bousculés par l’émergence et l’expansion d’autres banques multilatérales de développement (BMD). A côté de celles dont l’actionnariat est principalement contrôlé par les pays du G7, d’autres banques multilatérales ont émergé ou se sont développées, comme la New Development Bank (contrôlée par les BRICS) et la Asia Infrastructure Investment Bank (contrôlée par la Chine). Si 75% de la dette multilatérale africaine est toujours contrôlée par la Banque mondiale et le FMI, les choses risquent de changer rapidement dans les prochaines années.

Cette reconfiguration des rapports de force entre blocs géopolitiques au sein de la finance mondiale ne pouvait pas rester sans conséquence sur les mécanismes de traitement de la dette des PVD. Pendant très longtemps, les décisions les plus importantes concernant le financement du développement, y compris la sempiternelle équation de la restructuration de la dette souveraine des pays en développement, se prenaient au niveau du G7 (USA, Europe, Japon) ou dans leurs groupes satellites, comme le Club de Paris. Désormais, c’est le G20, incluant, en plus du G7 les pays émergents, qui détermine, pour une large part, les règles du jeu de la finance mondiale. Les BRICS constituent un poids non négligeable au sein du G20, avec 7 des 11 BRICS qui en sont membres. De plus, leur part dans la structure de la dette des PVD leur confère une importante capacité de négociation supplémentaire.

 

Ce qui va désormais changer dans l’architecture mondiale

L’architecture issue de Bretton Woods depuis 1944, reposait principalement sur deux piliers : le FMI, chargé de la stabilité monétaire et des problèmes de balance des paiements, et la Banque mondiale, orientée progressivement vers le développement. Aujourd’hui, l’écosystème est beaucoup plus vaste. Il comprend, outre ces deux piliers, d’autres acteurs comme les BRICS et les autres créanciers bilatéraux émergents comme la Turquie, les marchés obligataires et un réseau dense de banques multilatérales de développement.

Les changements de rapport de force observés au niveau du système ont très vite rendu nécessaires des concertations entre les différents blocs, dans le but de coordonner leurs interventions dans un écosystème devenu fragmenté. Si ces consultations ont lieu au sein-même des différents blocs, c’est essentiellement au sein du G20 que les réformes les plus importantes, concernant l’architecture financière internationale, sont conçues et mises en œuvre. Ces réformes portent sur des questions aussi complexes que le volume de financements à allouer aux pays en développement, la coordination des interventions des banques multilatérales de développement, l’harmonisation de leurs standards et procédures, ainsi que leur mise en synergie, pour mutualiser et optimiser leurs ressources, sans compter le cadre de traitement de la dette des pays en développement.

Depuis la présidence coréenne du G20 en 2010, beaucoup de mesures ont été prises pour refonder l’architecture mondiale.  Incontestablement, la présidence brésilienne, en 2024, a joué un rôle pivot dans la construction d’une nouvelle architecture mondiale. La réforme proposée prévoit un accès plus facile et plus rapide des PVD au financement international, une plus grande part octroyée au financement en monnaie locale, la mise en œuvre des innovations financières, incluant : le capital hybride, le transfert des risques, et l’optimisation des capitaux des BMD.

Les résultats tangibles de ces réformes incluent notamment : une augmentation de la marge de manœuvre financière des BMD de l’ordre 650 milliards de dollars supplémentaires, en 2025. De plus, de nouvelles innovations financières sont actuellement en œuvre. Par exemple, la BAD a signé en 2025 avec le Private Investment Development Group, une convention pour mobiliser l’agent disponible au niveau des fonds de pension, des fonds souverains et des réserves des compagnies d’assurances, pour financer les infrastructures et l’industrialisation de l’Afrique. Les MDB ont commencé à harmoniser leurs procédures et développent des portails de cofinancement, ayant couvert 125 projets d’une valeur de 95 milliards de dollars en 2024.

Implications pour le Sénégal

Les changements qui sont notés dans le système financier international sont le résultat d’une convergence de dynamiques. Il y a un besoin de plus en plus affirmé des contribuables, dans la plupart des pays de l’OCDE, qui demandent une plus grande efficacité et plus de transparence, dans les engagements internationaux de leurs gouvernements. Il y a également la récurrence des crises financières internationales qui se traduisent par d’importantes difficultés économiques dans le monde. Il y a enfin le recentrage de la géopolitique internationale dans le sens d’une meilleure prise en compte de la réalité du poids économique des BRICS, dont les banques de développement jouent un rôle important dans le nouvel écosystème.

La posture souverainiste affichée par la nouvelle administration sénégalaise trouve son répondant dans les orientations du nouveau système financier, où l’aide publique au développement (APD) tend à s’effacer au profit de partenariats économiques interétatiques. Par exemple, en 2025, l’APD a connu une baisse de 23%, venant s’ajouter à la baisse déjà notée l’année précédente. Pour les pays africains, l’OCDE projette une baisse de 11,6% de l’APD pour 2026. Lors de la dernière réunion du G7 à Evian, les pays membres ont décidé de davantage renforcer ces tendances en réduisant le volume d’APD et de la concentrer sur les pays qui en ont le plus besoin.

Si les tendances actuelles se maintiennent, on aura moins d’aide et beaucoup plus de financements alternatifs. C’est là où se situe le principal défi pour le Sénégal. Car ce sont souvent les pays à revenu intermédiaire, disposant d’un marché financier plus profond et de plus grandes capacités à développer des projets bancables qui risquent de continuer à se tailler la part du lion, dans ces financements alternatifs à l’APD. Le Sénégal devra significativement mettre à niveau ses capacités internes de management public s’il doit rompre avec la logique de l’aide et adopter celle du partenariat économique.

Sur le plan diplomatique, le Sénégal doit continuer à faire entendre sa voix au niveau des centres de décision (G7, G20 et autres), comme il a réussi à le faire ces vingt dernières années. Il devrait joindre sa voix à celles de progressistes qui, au sein de ses instances, poussent pour que le système finance davantage la transformation structurelle et le développement économique et pas seulement les seuls projets.

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