Par Pr Amath Ndiaye, économiste
Le Sénégal traverse une période de fortes tensions économiques, budgétaires et sociales. Dès 2024, la programmation budgétaire du Gouvernement avait fixé l’objectif de ramener le déficit public à 3 % du PIB en 2027, objectif encore réaffirmé publiquement fin 2025. Or, au lieu de diminuer, le déficit explose en 2026 : le Projet de loi de finances rectificative (PLFR) 2026 le porte à 1 735,2 milliards de FCFA, soit 7,6 % du PIB, contre 5,4 % prévu initialement. La programmation plus récente a d’ailleurs repoussé le retour à 3 % à 2029.
Cette forte dégradation s’explique principalement par deux facteurs : le choc énergétique, avec des subventions qui passent de 250 à 790,3 milliards de FCFA, et le manque d’efficacité du Plan de Redressement économique et social (PRES) sur son volet recettes. Sur 762,9 milliards attendus, seuls 311,5 milliards sont désormais prévus, soit 451,4 milliards de moins.
Dans un contexte de dette déjà très élevée et d’investissements publics comprimés, il est temps de prendre le taureau par les cornes. Mais les efforts nécessaires ne seront acceptés que s’ils sont compris et équitablement répartis. Le Sénégal a besoin d’un consensus national pour le redressement économique et social.
Une dette qui s’alourdit et des marges de manœuvre qui se réduisent
Un déficit budgétaire signifie que l’État dépense davantage qu’il ne reçoit. Il doit donc financer la différence, principalement en s’endettant.
Les 1 735 milliards de déficit vont ainsi accroître les besoins d’endettement. Plus largement, le PLFR prévoit une augmentation nette de l’encours de la dette de 2 258 milliards de FCFA, notamment en raison du déficit et de l’apurement d’arriérés.
La dette coûte également de plus en plus cher. Les intérêts et commissions atteignent 1 285,2 milliards de FCFA pour 4 931,5 milliards de recettes fiscales. Cela signifie que sur 100 milliards de FCFA de recettes fiscales, environ 26 milliards servent uniquement à payer les intérêts et commissions de la dette, avant même de rembourser le capital.
Le besoin global de financement atteint 6 774,2 milliards de FCFA. En termes simples, c’est le montant de financements que le Sénégal doit obligatoirement mobiliser, essentiellement par l’emprunt, pour boucler son budget et payer les dettes arrivant à échéance en 2026. Sur ce montant, 4 516,2 milliards correspondent au remboursement du principal de la dette et 1 735,2 milliards au déficit.
La situation devient inquiétante lorsqu’une part croissante des nouveaux emprunts sert à rembourser d’anciennes dettes. Il vaut mieux s’endetter pour investir que de s’endetter pour payer des dettes. Une dette qui finance une route, une centrale, une école, un hôpital ou une activité productive peut créer de nouvelles richesses. Un emprunt destiné essentiellement au refinancement ne crée pas directement de capacités productives supplémentaires.
Un déficit aussi élevé et la poursuite de l’endettement constituent également des éléments que les agences de notation prennent en compte. Une nouvelle pression à la baisse sur la notation du Sénégal pourrait encore renchérir son financement et compliquer davantage le redressement.
Croissance faible, investissements sacrifiés et piège énergétique
La croissance économique prévue pour 2026 est ramenée à seulement 2,7 %.
Or environ 200 000 jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail. Pour absorber progressivement ce flux et créer suffisamment d’emplois, le Sénégal a besoin d’une croissance forte, autour de 7 %, mais surtout d’une croissance riche en emplois dans l’agriculture, l’industrie, le BTP, les services et les PME.
Au même moment, le PLFR réduit les dépenses d’investissement de 555 milliards de FCFA. Les subventions énergétiques, elles, passent de 250 à 790,3 milliards, soit 540,3 milliards supplémentaires.
Le rapprochement est saisissant : presque autant d’investissements disparaissent du budget au profit de subventions énergétiques supplémentaires.
Face à la crainte d’une réaction hostile des populations devant une hausse des prix de l’énergie, le Gouvernement a longtemps privilégié l’absorption d’une grande partie du choc par le budget. Mais cette politique conduit à un véritable piège financier : les subventions énergétiques augmentent au détriment d’autres priorités économiques et sociales, le déficit se creuse et la dette s’alourdit.
Nous devons prendre conscience de ce piège et avoir le courage d’en sortir, car ce système n’est ni tenable ni viable.
Cela ne signifie pas qu’il faut abandonner les ménages vulnérables. Au contraire, les subventions généralisées doivent progressivement être remplacées par des aides ciblées vers ceux qui en ont réellement besoin. Les investissements publics, l’éducation et la santé ne doivent pas être sacrifiés pour préserver indéfiniment le confort énergétique de l’ensemble de la population.
La situation internationale accroît encore cette vulnérabilité. La guerre au Moyen-Orient et la hausse du prix du pétrole continuent de fragiliser le Sénégal. Toute nouvelle flambée du baril risque de gonfler la facture des importations énergétiques et les subventions.
À cela s’ajoutent les incertitudes liées à la guerre russo-ukrainienne et le risque d’une aggravation des tensions en Europe. Le Sénégal doit donc reconstruire ses marges de sécurité financières dans un environnement mondial qui reste très instable.
Un redressement engagé, mais qui doit aller plus loin
Un changement de cap est néanmoins perceptible : ajustement des prix énergétiques, reprise du dialogue avec le FMI, perspective d’un traitement de la dette et volonté de mieux maîtriser les dépenses publiques.
Les partenaires internationaux — FMI, Banque mondiale, Banque africaine de développement et autres — manifestent également leur disposition à accompagner le Sénégal. Ces soutiens sont importants, mais aucun partenaire extérieur ne pourra réaliser le redressement à notre place.
La première responsabilité reste nationale : mieux maîtriser les dépenses, mobiliser des recettes réalistes, protéger les investissements productifs, restaurer progressivement la crédibilité financière et créer les conditions d’un retour à une croissance forte.
Cela suppose aussi de tirer les enseignements du PRES. Une politique budgétaire ne peut reposer durablement sur des recettes très ambitieuses qui ne se matérialisent pas. Les prochaines lois de finances devront reposer sur des prévisions plus prudentes et plus crédibles.
Résilience, Dialogue et Solidarité
La question essentielle est désormais celle du partage des sacrifices.
Le Sénégal a besoin d’un consensus national permettant à chacun de comprendre la gravité de la situation, les efforts nécessaires et leur durée. L’État doit commencer par montrer l’exemple en réduisant visiblement son train de vie : dépenses de représentation, véhicules, missions, déplacements et autres charges non prioritaires.
Les élites politiques et administratives doivent donner l’exemple. Les catégories les plus aisées doivent supporter une part proportionnellement plus importante de l’effort, tandis que les ménages vulnérables doivent être protégés.
Les organisations syndicales ont également un rôle à jouer. Dans une période aussi exceptionnelle, le dialogue pourrait permettre une pause ou un étalement temporaire de certaines nouvelles revendications ayant une forte incidence financière, sans remettre en cause les droits acquis et en protégeant les travailleurs aux revenus les plus faibles.
Les économies réalisées sur les subventions généralisées et sur le train de vie de l’État devraient prioritairement être orientées vers les filets sociaux, l’emploi des jeunes, l’éducation, la santé et l’investissement productif.
Le redressement ne sera accepté que s’il est perçu comme juste et équitablement réparti. Il ne doit pas opposer le Gouvernement, les syndicats, les entreprises, l’opposition ou la société civile : la situation économique concerne tout le pays.
Le Sénégal doit réduire son déficit et sa dette sans casser la croissance, retrouver une dynamique forte de création d’emplois, préserver l’investissement et protéger les populations les plus fragiles.
Le moment est venu de dépasser les clivages politiques, sociaux et corporatistes.
Résilience, Dialogue et Solidarité : ces trois principes peuvent constituer le socle d’un véritable consensus national pour sortir progressivement le Sénégal du marasme économique et social.
Pr Amath NDIAYE
FASEG-UCAD



