Par Pr Ahmadou Aly Mbaye, , Economiste
L’éducation développe chez les apprenants des compétences cognitives (académiques, professionnelles) et non cognitives (comportementales, interpersonnelles), avec un impact non négligeable sur leur avenir personnel et professionnel. Si les compétences cognitives influencent la probabilité d’obtenir un emploi, le niveau de revenus espérés, ainsi que le niveau de responsabilités auquel l’apprenant peut aspirer, les compétences non cognitives constituent, également, un facteur non négligeable de réussite. Au Sénégal, les écoles modernes et les écoles coraniques (daaras) contribuent à la formation de la jeunesse, en recourant à des outils pédagogiques et des cadres institutionnels très différents. Les résultats d’enquêtes séquentielles réalisées sur une cohorte de 1800 enfants et leurs ménages d’appartenance respectifs, combinés à ceux d’enquêtes sur les entreprises privées, permettent de lever un coin du voile sur les performances respectives des deux méthodes d’apprentissage. Si les produits de l’école occidentale ont de meilleures performances cognitives, mesurées par leurs scores dans les tests en maths et en français, les produits des daaras manifestent de meilleurs scores dans les compétences comportementales.
Performances cognitives et non cognitives. Une analyse comparative des écoles modernes et des daaras au Sénégal
Les recherches en sciences sociales, menées sur beaucoup de pays, montrent que l’éducation permet de développer des compétences à fort impact sur la vie professionnelle et personnelle future des apprenants. Le profil de l’emploi ainsi que beaucoup d’autres aspects de l’employabilité des jeunes sont directement ou indirectement influencés par l’éducation. De même, le rapport l’individu à sa santé, la probabilité qu’il soit engagé dans des activités criminelles ou non, qu’il développe des comportements à risque pour lui ou ses proches, et bien d’autres, sont également affectés par l’éducation. À l’instar des compétences cognitives, les compétences non cognitives jouent un rôle non négligeable dans l’avenir professionnel des apprenants. En effet, elles correspondent à des traits de personnalité qui impactent directement les performances des apprenants sur le marché du travail. Un ensemble de cinq traits de personnalité (les Big Five) ont été mis en évidence par la recherche, comme affectant, de manière décisive, les performances des acteurs du marché du travail: l’ouverture à l’expérience, la conscienciosité (discipline, persévérance, fiabilité, etc.), l’extraversion, l’amabilité, et la stabilité émotionnelle. Selon beaucoup d’analyses, ces traits de personnalité conditionnent, dans une large mesure, non seulement les carrières des participants au marché du travail, mais aussi d’autres réussites sociales, comme les performances scolaires ou la santé.
Dans une série d’enquêtes réalisées par le Centre de Recherches Economiques Appliquées (CREA), dans les années 2000 et 2010, et visant à suivre les trajectoires éducationnelles, professionnelles et sociales d’un large groupe de 1800 jeunes personnes que nous avons séquentiellement retrouvées et enquêtées, à intervalles réguliers, ainsi qu’un groupe témoin, il a été appliqué des tests psychopédagogiques et de personnalité. Dans le premier cas, les niveaux de français et de maths des apprenants ont été testés à l’oral comme à l’écrit. Pour capter les cinq traits de personnalité mentionnés (Big Five), un module de 116 questions, destinées à comprendre comment les répondants se comportent et réagissent à différentes situations, a été ajouté au questionnaire. Les scores synthétisant les 5 traits de personnalité ont été générés, par la suite, pour chaque répondant. Les autres modules du questionnaire couvrent bien d’autres aspects de la vie des répondants, incluant les secteurs où ils vont travailler, leur trajectoire matrimoniale, leur mode d’insertion professionnelle, le niveau de vie des parents, etc.
Les résultats montrent que les travailleurs du secteur informel, qui absorbe la plupart des diplômés des daaras, affichent de meilleurs scores, que ceux du formel, pour tous les cinq traits de personnalité listés ci-dessus. Par exemple, sur le trait lié à la stabilité émotionnelle, on note un écart de 1 à 18 entre les deux catégories de travailleurs, et un écart de 1 à 23 concernant le trait lié à l’amabilité, toujours au profit de l’informel. La fréquentation de l’école coranique affecte aussi les performances des apprenants sur les tests cognitifs. Par exemple, pour les tests écrits de maths, les élèves des écoles modernes qui ont fait, en plus, un à deux ans d’études coraniques réalisent un score plus élevé (de l’ordre de 1 à 24), en comparaison avec ceux qui n’ont pas fait d’études coraniques.
En résumé, le fait d’avoir fréquenté les daaras, augmente autant les performances cognitives des apprenants inscrits dans les écoles modernes que celles non cognitives des sortants des daaras, en comparaison avec leurs homologues de l’école française.
Mode d’apprentissage et réseaux d’affaires. L’exemple de la confrérie mouride au Sénégal
Les daaras fonctionnent selon un mode opératoire et des principes aux antipodes de ce qu’on retrouve dans les écoles modernes. Construits autour des grandes confréries du pays, ils se fondent sur une tradition de soumission de l’élève (talibé) au maître (marabout), qui en retour lui assure une certaine forme de couverture sociale en plus des connaissances transmises. L’apprentissage inclut ainsi, assez souvent, l’engagement total du talibé dans les activités champêtres du marabout et dans ses autres activités professionnelles. Ce modèle pédagogique a beaucoup contribué à façonner les réseaux d’affaires entre les membres de la communauté.
Les réseaux d’affaires mourides ont fait l’objet d’une littérature abondante, provenant aussi bien d’auteurs sénégalais (comme Cheikh Babou et Mamadou Diouf) que non sénégalais (comme Jean Copans et Victoria Ebin). Les mourides ont joué un rôle économique majeur dans l’économie arachidière, qui s’est développée avant l’indépendance et pendant les trois décennies ayant suivi l’indépendance. En particulier, dans la colonisation de nouvelles terres et l’extension des domaines agricoles des marabouts, les talibés, souvent organisés en brigades, ont travaillé dans des conditions ardues, avec un accès très limité à l’eau et utilisant une technologie rudimentaire, pour exploiter de larges domaines terriens. Après de nombreuses années passées dans le domaine du guide, le disciple pouvait bénéficier d’un lopin de terre pour s’établir à son propre compte.
Les mouvements migratoires des mourides qui ont connu une inflexion dans les années 1970, d’abord favorisés par le commerce de l’arachide, ont été graduellement suivis de leur installation comme commerçants dans les grandes villes du Sénégal et du monde. En ville, les jeunes nouvellement arrivés, s’adonnent très souvent à l’économie de la débrouille, souvent comme des ambulants, vendant des marchandises remises à crédit par des gens appartenant aux réseaux constitués depuis la campagne, avec le rêve secret de s’établir à leur propre compte et finir par gérer des business prospères. Dans ses monographies, Ebin a documenté plusieurs cas de transitions réussies de jeunes ruraux arrivés en ville, les poches vides, et finalement devenus des hommes d’affaires prospères grâce à un niveau de talent, de persévérance et de résilience supérieur.
Dans les villes d’accueil, les talibés Mourides se regroupent, souvent, dans des dahiras qui sont des points de jonction entre eux, une interface avec le Marabout, et surtout un espace de réseautage. Les traditions et les modes de production développés dans les campagnes se sont très rapidement adaptés dans les villes, permettant, entre autres, la gestion des relations du groupe avec l’État. Dans ce type d’organisation, les promesses sont tenues et les relations contractuelles respectées, même en l’absence d’écrit. Parallèlement au commerce, le transport public et l’immobilier constituent également des secteurs de prédilection des mourides. À l’international, ils vivent dans des conditions exigües, souvent harcelés par les autorités des pays d’accueil et loin de leur famille. Une des personnes interviewées par Ebin indiquait : « Nous sommes habitués à dormir à même le sol, à ne pas manger à notre faim, et à travailler jusqu’à épuisement. C’est ce que nous avons toujours fait. » Ce modèle de résilience hérité des dures conditions d’études auxquelles ils sont habitués dans les daaras, constitue un important déterminant de leur réussite entrepreneuriale.
Que retenir ?
Les résultats de nos enquêtes montrent que si ces les sortants des écoles modernes sont mieux représentés dans la fonction publique nationale et le secteur privé moderne, ceux des daaras sont bien mieux représentés dans l’écosystème entrepreneurial (souvent informel) du pays. Cette différence est largement expliquée par les lignes de fracture observées dans les modalités de délivrance des connaissances propres à chaque système d’enseignement. Le daara s’appuie sur des principes fortement ancrés dans les institutions coutumières et religieuses. Parallèlement à l’apprentissage coranique, il prépare l’élève à la vie active en l’impliquant dès le très bas âge, dans des activités professionnelles, sous la direction et au profit de son maître. Le ventre mou du système reste le caractère rudimentaire des instruments pédagogiques et le manque de complexité des connaissances transmises, limitant les perspectives des apprenants aux services informels et à l’agriculture traditionnelle.



