FRANC CFA ET INDUSTRIALISATION : CE QUE RÉVÈLENT VRAIMENT LES CHIFFRES DE LA BAD

Par Pr Amath Ndiaye, Economiste

La publication de l’Indice africain de l’industrialisation 2025 par la Banque africaine de développement (BAD) apporte un éclairage précieux sur un débat récurrent en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale : le franc CFA constitue-t-il un obstacle à l’industrialisation ?

Les résultats du rapport invitent à dépasser les slogans pour revenir aux faits. Ils montrent surtout que les déterminants de l’industrialisation sont plus complexes que la seule question du régime monétaire.

Le Sénégal et la Côte d’Ivoire en tête de l’Afrique de l’Ouest* 

Selon l’Indice africain de l’industrialisation (AII 2025), le Sénégal occupe la 8ᵉ place africaine avec un score de 0,6368, tandis que la Côte d’Ivoire se classe 10ᵉ avec un score de 0,6173.

Les deux pays figurent ainsi parmi les dix économies les plus industrialisées du continent. Le Nigeria obtient un score de 0,5914 et le Ghana 0,5735. Malgré leur poids économique considérable, les deux principales économies anglophones de la région sont devancées par le Sénégal et la Côte d’Ivoire dans ce classement.

Cette performance reflète non seulement les progrès industriels réalisés, mais aussi les investissements dans les infrastructures, l’énergie, la logistique, le capital humain et l’environnement des affaires. L’indice de la BAD repose sur 19 indicateurs couvrant à la fois les performances industrielles actuelles et les facteurs qui conditionnent leur développement futur.

L’UEMOA fait mieux que la ZMOA

À partir des données publiées dans le rapport, la moyenne de l’indice d’industrialisation atteint :

– UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo) : 0,5329 ;

– ZMOA (Zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest : Gambie, Ghana, Liberia, Nigeria et Sierra Leone) : 0,4954 ;

– CEDEAO : 0,4870 ;

L’écart entre l’UEMOA et la ZMOA est significatif. Les pays de l’UEMOA affichent un score moyen supérieur d’environ 7,6 % à celui des pays de la ZMOA.

Cette performance s’explique principalement par les résultats du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Bénin et du Togo, qui figurent parmi les pays les mieux classés d’Afrique de l’Ouest.

Il convient toutefois de rappeler que les performances industrielles demeurent très hétérogènes au sein de chaque groupe. Les résultats observés reflètent autant les différences de qualité des infrastructures, d’accès à l’énergie, de capital humain et de gouvernance économique que les différences de régime monétaire.

La CEMAC fait également mieux que ses voisins d’Afrique centrale 

Une analyse similaire menée en Afrique centrale conduit à des conclusions comparables.

La CEMAC (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale) regroupe le Cameroun, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale, la République centrafricaine et le Tchad.

Les scores obtenus par ces pays dans l’indice de la BAD conduisent à une moyenne régionale de 0,5263.

À titre de comparaison, les principaux voisins d’Afrique centrale disposant de monnaies nationales — la République démocratique du Congo, l’Angola, le Rwanda, le Burundi et Sao Tomé-et-Principe — enregistrent un score moyen de 0,4875.

L’écart est donc d’environ 8 % en faveur de la CEMAC.

Les performances du Gabon (0,6021), de la Guinée équatoriale (0,5767), du Cameroun (0,5547) et du Congo (0,5547) expliquent largement ce résultat.

Comme dans le cas de l’UEMOA face à la ZMOA, les données du rapport de la BAD ne confirment donc pas l’hypothèse selon laquelle l’appartenance à une union monétaire utilisant le franc CFA constituerait un obstacle structurel à l’industrialisation. Elles suggèrent plutôt que la qualité des infrastructures, l’accès à l’énergie, le capital humain, les investissements productifs et la gouvernance économique jouent un rôle plus déterminant dans les performances industrielles des pays africains.

Les données ne confirment pas l’idée que le FCFA bloque l’industrialisation 

Depuis plusieurs années, certains observateurs soutiennent que le franc CFA constituerait l’un des principaux freins à l’industrialisation de l’Afrique.

Si cette hypothèse était vérifiée, les pays disposant de monnaies nationales devraient systématiquement afficher de meilleurs résultats industriels que les pays utilisant le franc CFA.

Or, les données du rapport BAD ne vont pas dans ce sens.

En Afrique de l’Ouest, l’UEMOA affiche un score moyen supérieur à celui de la ZMOA. En Afrique centrale, la CEMAC obtient également un score moyen supérieur à celui des principaux pays voisins hors zone CFA.

Ces résultats ne démontrent évidemment pas que le franc CFA favorise l’industrialisation. En revanche, ils montrent qu’il n’existe aucune preuve statistique selon laquelle le franc CFA constituerait un obstacle majeur à l’industrialisation.

 Les véritables moteurs de l’industrialisation 

L’expérience internationale montre que les pays qui se sont industrialisés avec succès ont généralement mis l’accent sur :

– l’accès à une énergie fiable et compétitive ;

– des infrastructures performantes ;

– l’investissement productif ;

– la formation technique et professionnelle ;

– l’intégration aux chaînes de valeur régionales et mondiales ;

– la stabilité macroéconomique ;

– la qualité des institutions.

Ce sont précisément ces facteurs que mesure l’indice de la BAD

Le rapport souligne d’ailleurs que, malgré les progrès observés, l’Afrique représente encore moins de 2 % de la production manufacturière mondiale et environ 1,4 % des exportations manufacturières mondiales.

Le véritable défi du continent demeure donc la transformation locale des matières premières, le développement des chaînes de valeur régionales et l’augmentation de la valeur ajoutée manufacturière.

À titre de comparaison, les pays émergents d’Asie tels que la Chine, le Vietnam, la Thaïlande ou la Malaisie affichent des parts de valeur ajoutée manufacturière représentant souvent entre 20 % et 25 % du PIB, contre des niveaux généralement compris entre 10 % et 15 % dans la plupart des pays ouest-africains.

 Une leçon importante pour l’Afrique

L’une des principales conclusions du rapport est que la question monétaire, bien qu’importante, ne constitue qu’un élément parmi d’autres dans le processus d’industrialisation.

Les performances relativement favorables de l’UEMOA et de la CEMAC suggèrent que la stabilité monétaire, la maîtrise de l’inflation et l’intégration régionale peuvent constituer des atouts lorsqu’elles sont accompagnées d’investissements dans les infrastructures, l’énergie, l’éducation et les capacités productives.

Pour l’Afrique, le véritable enjeu n’est donc pas seulement de choisir entre monnaie nationale et monnaie commune. Il consiste surtout à créer davantage d’usines, à transformer localement les matières premières, à développer les exportations manufacturières et à renforcer la compétitivité des entreprises.

Le rapport de la BAD rappelle ainsi une réalité souvent oubliée dans les débats monétaires africains : aucune nation ne s’est industrialisée grâce à sa monnaie seule. Les pays qui ont réussi leur transformation économique l’ont fait grâce à l’investissement, à l’énergie, aux infrastructures, à l’éducation et à l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales. La monnaie peut accompagner le développement, mais elle ne peut s’y substituer.

 

Pr Amath Ndiaye

FASEG-UCAD

 

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