Par Dr. Seydina Oumar Seye,
Préambule : Alors que les États-Unis et la Chine se livrent une bataille silencieuse pour la souveraineté monétaire numérique, les pays tiers, en particulier l’Europe et l’Afrique de l’Ouest, doivent définir une stratégie urgente. Entre alignement, autonomie et innovation, l’avenir de la croissance pro-pauvre et de la stabilité économique se joue dans les algorithmes.
Chapeau : La prochaine Guerre Froide ne se livrera pas dans l’espace exo-atmosphérique, mais dans les serveurs sécurisés des banques centrales et les portefeuilles numériques de milliards de citoyens. À l’ouest, le projet hypothétique mais omniprésent du FedCoin (ou Digital Dollar des USA). À l’est, le e-CNY de la Chine, déjà déployé à grande échelle. Cette confrontation algorithmique redéfinit la géopolitique, la surveillance économique et les flux financiers mondiaux. Pour l’Union Européenne et, plus crucial encore, pour les zones UEMOA et CEDEAO avec leur future monnaie Eco, l’enjeu est existentiel : subir cette nouvelle polarisation ou en tirer parti pour une croissance inclusive et compétitive.
Introduction : Les Deux Géants et l’Ombre du Code
L’histoire monétaire est un récit de pouvoir. Du système de Bretton Woods à la suprématie du dollar, la devise dominante structure l’ordre international. Aujourd’hui, la révolution des monnaies numériques de banque centrale (MNBC) offre aux grandes puissances un outil inédit pour projeter leur influence directement dans le porte-monnaie numérique de chaque individu et entreprise, chez eux et à l’étranger.
Le e-CNY chinois est l’arme de conquête économique la plus avancée. Piloté par la Banque Populaire de Chine (PBOC), il n’est pas un simple outil de paiement moderne. C’est un instrument de souveraineté monétaire absolue : programmable, traçable à l’unité près, permettant un contrôle granularisé de l’économie (stimulus ciblés, freinage de certains secteurs) et une surveillance financière totale. Son déploiement dans les corridors de la Nouvelle Route de la Soie vise à dédollariser le commerce, créer un écosystème économique captif et exporter le standard technologique chinois.
À l’opposé, le FedCoin, bien que techniquement moins avancé dans son développement officiel, représente le spectre de la riposte américaine. Un digital dollar viserait à renforcer l’hégémonie du dollar en modernisant son infrastructure, en court-circuitant les intermédiaires bancaires traditionnels pour les paiements internationaux, et en offrant une alternative « libérale » (avec des questions majeures sur la vie privée) au modèle chinois. Sa simple potentialité influence déjà les marchés et les décisions géostratégiques.
L’enjeu n’est pas seulement technique. C’est une guerre pour :
1. La souveraineté des données financières : Qui sait qui paie quoi, où et quand ?
2. L’autonomie des politiques économiques : Comment mener une politique monétaire si 70% des transactions de vos importateurs se font en e-CNY programmable ?
3. L’inclusion financière et le modèle de société : Une inclusion sous surveillance ou une inclusion émancipatrice ?
Partie 1 : Les Défis Existants et les Risques de Demain pour les Pays Tiers
Dans ce duel bipolaire, les économies tierces, surtout africaines, sont sur la ligne de front.
1. La Fracture Monétaire Numérique et le Risque de Vassalisation : Les pays dont les monnaies sont faibles et peu convertibles risquent de voir leur économie se « dématérialiser » dans l’une ou l’autre sphère numérique. Un pays de la CEDEAO commerçant majoritairement avec la Chine pourrait être incité/poussé à adopter l’e-CNY pour ses transactions, intégrant de fait son économie dans l’orbite techno-financière chinoise, avec une perte de contrôle sur les données et les flux. Le même risque existe avec un futur dollar numérique.
2. L’Éviction des Monnaies Nationales : Dans un contexte d’instabilité ou d’inflation, les citoyens pourraient massivement adopter des MNBC étrangères, plus stables, via des portefeuilles numériques accessibles, sapant la souveraineté monétaire locale et la capacité des banques centrales à agir.
3. Le Contournement des Systèmes Bancaires Locaux : Si les paiements transfrontaliers se font directement en e-CNY ou FedCoin, les banques commerciales africaines, déjà fragiles, pourraient être court-circuitées, perdant une source cruciale de revenus (changes, commissions) et réduisant leur capacité à financer l’économie locale.
4. Le Dilemme de la Surveillance vs. l’Inclusion : Le modèle chinois montre qu’une MNBC peut accélérer l’inclusion financière. Mais à quel prix ? Les pays devront arbitrer entre un outil d’efficacité économique (ciblage des aides, lutte contre la fraisse) et la protection des libertés individuelles, dans un équilibre bien différent de celui des grandes puissances.
Partie 2 : Stratégies et Positionnements : L’Europe et l’Afrique de l’Ouest à la Croisée des Chemins
A. L’Union Européenne : Le Digital Euro, un Rempart Inabouti ?
L’UE développe prudemment un digital euro. Sa stratégie semble défensive : protéger la souveraineté monétaire de la zone, offrir une alternative aux MNBC privées (comme les stablecoins) et aux MNBC étrangères. L’accent est mis sur la protection de la vie privée (transactions hors ligne possibles) et le maintien du rôle des intermédiaires bancaires. Cependant, son développement lent et ses débats internes (plafonds de détention, rémunération) risquent de laisser le champ libre aux acteurs anglo-saxons et chinois hors de ses frontières. Sa vraie bataille sera de faire du digital euro un standard pour les paiements internationaux, notamment avec son voisinage africain, sans tomber dans un néo-colonialisme numérique.
B. La Zone UEMOA/CEDEAO et l’Eco : Une Opportunité Historique de Saut Technologique
Le projet de monnaie unique Eco pour la CEDEAO, déjà complexe sur le plan politique et de convergence, doit intégrer d’urgence la dimension numérique: une volonté politique et non de critère de convergence. C’est une chance unique de construire une monnaie du XXIe siècle.
1. L’Eco Numérique : Pilier d’une Croissance Pro-Pauvre et Compétitive :
· Inclusion Financière Radicale : Un Eco numérique, accessible via un téléphone mobile basique, pourrait bancariser des dizaines de millions de personnes exclues, canaliser les aides sociales de manière transparente et directe (croissance pro-pauvre), et stimuler le commerce intra-régional informel.
· Compétitivité des PME : Réduction drastique des coûts et du temps des transactions transfrontalières, facilitation du crédit via une traçabilité contrôlée des flux, intégration dans les chaînes de valeur régionales.
· Stabilité Macroéconomique : Meilleure supervision en temps réel de la masse monétaire, lutte plus efficace contre le blanchiment et les flux illicites, et outil pour une politique monétaire commune plus réactive.
2. Stratégies de Souveraineté Face aux Géants :
· L’Alliance Technologique Pragmatique : L’Afrique de l’Ouest ne doit ni se soumettre, ni tenter une autarcie irréaliste. Elle doit négocier avec les fournisseurs de technologie (Europe, peut-être Asie) pour des solutions interopérables et open-source, permettant à l’Eco numérique de dialoguer avec le digital euro, le e-CNY ou le FedCoin sans dépendance structurelle.
· Le Cadre Juridique Souverain : Avant même le code, il faut écrire la loi. Un cadre robuste sur la protection des données personnelles (inspiré du RGPD mais adapté), la cybersécurité, et la gouvernance de la MNBC est primordial. Qui contrôle l’algorithme ? Sous quel contrôle démocratique ?
· La Priorité au Commerce Intra-Africain : Faire de l’Eco numérique le véhicule privilégié de la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) en Afrique de l’Ouest. C’est en ancrant sa monnaie dans le commerce régional qu’elle gagnera en résilience face aux chocs extérieurs.
· L’Innovation Régulée : Encourager un écosystème fintech local pour développer des services et des interfaces sur la plateforme de l’Eco numérique, créant ainsi des emplois et garantissant que l’innovation sert les besoins locaux.
Conclusion : Pour un Multilatéralisme Numérique Offensif
La guerre froide financière algorithmique n’est pas une fatalité subie. Elle peut être le catalyseur d’un nouveau multilatéralisme monétaire.
L’Europe et l’Afrique de l’Ouest ont un intérêt commun à éviter un monde bipolaire dominé par le dollar et le yuan numériques. Leur stratégie doit être offensive et coopérative :
1. Partenariat Euro-Africain sur les Standards : Co-construire des normes techniques et éthiques pour les MNBC, favorisant l’interopérabilité, la vie privée et l’inclusion. Le digital euro et l’Eco numérique pourraient être conçus pour « communiquer » facilement.
2. Investissement Massif dans l’Infrastructure Numérique et la Formation : Sans accès à internet abordable et sans éducation au numérique, toute MNBC creusera les inégalités. C’est un prérequis à la souveraineté.
3. Diplomatie Monétaire Active : La BCE et la future Banque Centrale de la CEDEAO doivent peser dans les forums internationaux (FMI, BRI) pour promouvoir un cadre régulateur mondial empêchant l’utilisation coercitive des MNBC.
L’enjeu ultime n’est pas seulement de choisir entre FedCoin et e-CNY. Il est de coder, littéralement, les principes qui sous-tendent nos sociétés : l’équité, la liberté et le développement partagé. Pour l’Afrique de l’Ouest, le pari de l’Eco numérique est risqué, mais le risque de l’inaction : être réduite à un champ de bataille passif entre les algorithmes des autres est infiniment plus grand in fine. La ligne de code la plus importante sera peut-être celle qui écrira, dans le marbre numérique, la souveraineté et l’ambition d’un continent.
Dr. Seydina Oumar Seye.



