Makhtar Diop : L’IFC stimule l’investissement privé

Directeur général de la Société financière internationale (IFC) Makhtar Diop est le premier Africain à diriger la grande institution financière, filiale de la Banque mondiale. Conscient des enjeux environnementaux et sociaux, il veut soutenir le retour aux taux de croissance élevés, par l’investissement privé.

Vous êtes entré en fonction en mars 2021 ; comment avez-vous pris vos marques ?

Nous venons de vivre neuf mois très intéressants ! J’ai été très occupé, avec mon équipe, par la réponse à apporter à la crise de la Covid-19 et pour aider les entreprises dans les pays en développement. En particulier, travailler avec des nouvelles équipes à l’IFC, s’habituer à de nouveaux environnements et de nouveaux produits.

Tout cela s’est fait à vitesse grand V parce qu’il fallait répondre aux défis immédiats. Nous avons réussi, durant cette année fiscale, à dégager des niveaux de performance assez respectables. IFC a pu prêter un total de 31,5 milliards de dollars, pendant l’exercice 2021.

Il est important de le souligner, parce qu’on a réussi à atteindre cette performance dans un contexte où les entreprises ont fait face à des difficultés. Leurs activités ont été réduites mais nous avons pu trouver des réponses appropriées, pour les aider à faire face au choc, particulièrement dans les pays émergents et fragiles. Le montant de nos engagements s’est élevé à 12 milliards $ dans les pays fragiles, où les entreprises ont été encore plus touchées.

Comment avons-nous fait ? En travaillant beaucoup sur l’Afrique, IFC a prêté 6,5 milliards $, un niveau record. L’institution a développé des initiatives nouvelles présentées lors du Sommet sur le financement de l’Afrique qui s’est tenu à Paris, en mai. Nous nous sommes beaucoup impliqués dans la question de la production de vaccins sur le continent, qui est un enjeu essentiel.

Nous travaillons beaucoup avec les différents acteurs comme l’AVAT (African Vaccine Acquisition Trust), l’OMC et l’OMS ; nous essayons de mettre en œuvre le financement de vaccins en Afrique. Ceci, avec un financement de 600 millions d’euros pour Aspen, le laboratoire d’Afrique du Sud qui produit des vaccins, avec l’Institut Pasteur de Dakar, et avec des sociétés rwandaises. Nous contribuons ainsi à la construction d’un écosystème pour la production de vaccins en Afrique.

Vous avez une feuille de route, une vision et une stratégie sur cinq ans. Vous avez prévu une enveloppe de 30 milliards $, ce qui peut sembler faible, compte tenu des besoins de nombreux pays. Comment allez-vous déployer ce budget, pour participer à la croissance post-Covid ?

Très concrètement, nous voulons augmenter les investissements dans le numérique. Nous avons investi un montant record et notre portefeuille est passé en un an de 100 millions $ à 1 milliard de $ dans les infrastructures numériques. Nous avons procédé récemment à une opération de 250 millions $ avec Liquid Intelligent Technologies ; cette société africaine vise à réduire le fossé numérique existe entre l’Afrique et le reste du monde.

Cette initiative va apporter une réponse importante pour la croissance des entreprises, parce qu’elle permettra de réaliser davantage de commerce international, de financement du commerce, et d’intégrer encore plus les entreprises dans les échanges internationaux. Et surtout, elle aidera à faire de la ZLECAf une réalité.

Tel n’est pas le cas ?

Tant que l’Afrique ne dispose pas des instruments financiers pour soutenir la création et le renforcement des chaînes de valeur au sein du continent africain, on parlera de zone de libre-échange, mais celle-ci n’aura pas un impact immédiat sur les entreprises africaines et sur les ménages.

Un élément important pour arriver à nos fins est d’augmenter la mobilisation. Aujourd’hui, l’IFC est, parmi les institutions financières internationales, celle qui a le plus fort taux de mobilisation.

Pour chaque dollar investi, nous réussissons à mobiliser 92 cents de la part d’autres investisseurs, par différents instruments. Nous voulons augmenter encore cette mobilisation et arriver à des chiffres beaucoup plus importants qui nous permettront d’apporter plus de ressources dans les pays en développement.

Il faudra, pour cela, continuer à travailler avec les marchés des capitaux, avec des investisseurs institutionnels, à utiliser nos ressources pour dérisquer l’investissement en Afrique. Nous mettons en œuvre tous ces instruments à l’heure actuelle et nous allons les développer dans l’avenir.

Bien sûr, tout cela ne peut se faire aujourd’hui sans parler du changement climatique, toujours au cœur de nos préoccupations. Nous avons annoncé deux nouvelles initiatives à la COP26 à Glasgow. L’une concerne ce que l’on appelle le BEST Sustainable Bond, créé avec Amundi, qui contribuera à développer le marché des obligations durables dans les pays émergents, et l’autre est nommée MCCP One Planet.

Cette plateforme, dotée de 3 milliards $, est le premier instrument conçu de manière à permettre aux investisseurs institutionnels de fournir directement des capitaux pour financer des prêts appuyant tous les objectifs de l’accord de Paris dans les pays émergents.

Cette initiative vise à financer toutes les activités qui aideront à atteindre, d’ici à 2025, un alignement à 100% sur les objectifs de l’accord. Le « BEST bond » est un moyen de rappeler qu’on ne peut pas agir sans penser à l’impact social des investissements. Ni sans cultiver une approche de la soutenabilité qui soit beaucoup plus globale et ne se limite pas à la réduction des risques.

Vous êtes aussi un capital-risqueur, doté de la possibilité d’intervenir aussi au sein des entreprises à travers votre assistance technique et vos équipes, et non seulement au capital. Pouvez-vous vous permettre une plus grande prise de risque qui vous permet de dynamiser et d’aller vers ceux qui ont besoin de votre appui ?

Absolument. Vous mettez le doigt sur un des éléments essentiels de notre stratégie, qui est la prise de participation dans les sociétés. Au-delà des ressources financières que nous leur apportons, nous les aidons les entreprises à affiner leur stratégie, à renforcer leur gouvernance, à améliorer leur gestion générale.

Nous pouvons adosser les prêts consentis aux sociétés privés. Nous alignons bien davantage nos prises de participation et notre fenêtre de prêts. Nous obtenons ainsi un meilleur impact sur les entreprises.

Par exemple ?

Je peux vous mentionner l’investissement réalisé, avec Liquid Intelligent Technologies, dans le domaine du numérique. Nous effectuons une prise de participation qui vise à accroître l’accès à l’internet à haut débit et aidons à investir dans l’infrastructure et à construire des data centers peu gourmands en énergie en Afrique.

Cet engagement permettra de réduire in fine le coût d’accès et le coût des données. Nous faisons également beaucoup de choses avec les Fintechs. Récemment, nous avons pris une participation dans la société Wave, acteur majeur du Mobile money, avec laquelle on continue à travailler. Des sociétés comme celles-là contribuent à réduire le coût des transferts et des moyens de paiement en Afrique.

Quel est le temps de votre réactivité par rapport à un demandeur ?

Tout dépend de la nature de la demande et du produit. Pour un financement à court terme, nous n’avons pas besoin d’étudier toutes les questions et le processus peut aller très vite. Il s’agit simplement de voir le taux de rendement de cet investissement et la nature du risque.

En revanche, le processus prend un peu plus de temps pour des projets d’infrastructure, pour lesquels il est nécessaire de mener un travail d’analyse sur les questions environnementales et de sauvegarde sociale. Nous vérifions que les projets ne constituent pas des freins au développement social et environnemental dans un pays et que sont respectés un minimum de critères de protection de l’environnement.

Nous avons révisé récemment, avec une grande contribution d’ONG, toute la politique et tous les critères de sauvegarde de nos projets. Cela est important, car cette nouvelle grille permettra une plus grande adhésion à nos programmes et permettra in fine de changer la situation globale et l’environnement global des affaires des pays dans lequel nous opérons dans un pays, en tenant beaucoup plus compte des aspects sociaux et environnementaux.

(Le magazine de l’Afrique)

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