Par Pr Ahmadou Aly Mbaye, économiste
Au Sénégal, beaucoup d’entreprises survivent difficilement à leurs créateurs. Lorsqu’on exclut les filiales des entreprises étrangères et les sociétés d’Etat, l’écosystème entrepreneurial se réduit à très peu d’entreprises qui survivent au temps. Une structure organisationnelle archaïque, reposant sur une figure centrale contrôlant toutes les fonctions dévolues à plusieurs départements dans une entité moderne de gestion, en est un facteur déterminant. Il s’y ajoute un environnement institutionnel très peu favorable au développement du secteur privé. Toute réforme de l’écosystème entrepreneurial, en plus d’améliorer l’environnement des affaires, aura besoin de combler le gap en compétences managériales et organisationnelles pour la plupart des acteurs du privé.
Une forme d’organisation archaïque
Selon l’enquête 2026 de l’ANSD sur les entreprises, la grande majorité des entreprises opérant dans le paysage entrepreneurial du pays est constituée de petites entreprises, voire de nano (très petites entreprises). Ces entreprises, qui constituent 99% du total de la population entrepreneuriale, sont largement informelles. Malgré leur poids dans l’écosystème, leur contribution à la valeur ajoutée globale est relativement faible, et celle au recouvrement fiscal, carrément marginale. La deuxième catégorie d’entreprises que l’on retrouve dans l’écosystème est constituée des entreprises formelles. Cette catégorie est principalement constituée d’entreprises du secteur parapublique et des filiales des entreprises internationales. Leur poids dans l’écosystème entrepreneurial est très faible (celles réalisant un chiffre d’affaires supérieur à 2 milliards constituent moins de 0,2% du total des entreprises privées), mais elles contribuent pour l’essentiel du PIB et des recettes fiscales. Selon le rapport d’évaluation des dépenses fiscales 2023 de la DGID, les moins de 700 entreprises relevant de la division des grandes entreprises contribuent, à elles seules, pour 85% du recouvrement fiscal du pays.
Une dernière catégorie d’entreprises, qui n’apparait nullement dans les statistiques officielles, est celle qui regroupe des entités avec des niveaux de chiffres d’affaires comparables, parfois supérieurs à ceux du formel. En revanche, dans leur organisation comme dans leur fonctionnement, elles ressemblent davantage aux entreprises informelles. Une bonne partie des grandes entreprises sénégalaises relève de cette à cette catégorie (Mbaye et al. 2012, 2020). Le patrimoine et les ressources de ces entités sont, souvent, difficilement dissociables de ceux de leurs propriétaires. Même si elles sont le plus souvent assujetties à l’impôt sur les sociétés, un environnement des affaires hostile les pousse à adopter une structure organisationnelle archaïque, ce qui les expose dangereusement aux aléas du monde des affaires.
L’existence de ce type d’entreprises a été mise en évidence dans nos recherches, à travers l’utilisation d’un certain nombre de techniques de recoupements et de croisement des données provenant d’un certain nombre d’entités publiques et privées. Leurs propriétaires, souvent très talentueux et résilients, ont rarement un niveau élevé d’éducation formelle. Leur fragilité saute à l’œil : un simple désaccord avec la douane peut conduire à l’emprisonnement du propriétaire et ainsi sonner le glas de l’existence de l’entreprise. Le décès du propriétaire est souvent suivi par des contentieux de succession qui finissent par avoir raison sur la vie de l’entreprise. La faible longévité de ces entreprises a été également documentée dans nos recherches, avec plus de la moitié parmi elles, qui ne survivent pas dans les deux années ayant suivi le premier passage de nos enquêteurs.
Des tempêtes judiciaires révélatrices de fragilité organisationnelle
Dans l’histoire entrepreneuriale du Sénégal, l’issue de certains contentieux retentissants ayant opposé certains entrepreneurs locaux à l’Etat ou à d’autres acteurs de l’écosystème, en dit long sur leur fragilité. Certains cas, largement relayés dans les médias, ne constituent que la face visible de l’iceberg. En mars 2003, le contentieux ayant opposé le marabout et homme d’affaires, feu Khadim Bousso, en constitue un triste exemple. Le marabout gérait, en effet, deux grandes entreprises à vocation commerciale : la NOSOCOM (Nouvelle Société de commerce) et l’IDECOM (Internationale pour le développement du commerce sénégalo maghrébin). L’affaire portait sur un contentieux de 2 milliards de FCFA qu’une banque de la place a porté devant la justice. Elle a abouti à la condamnation du marabout, par la justice, à rembourser, à titre personnel, les sommes réclamées par la banque, en fixant au maximum la contrainte par corps. Dans l’exécution de cette décision de justice, le marabout fut tué dans des conditions non encore complètement élucidées. Et les deux entreprises cessèrent d’exister à la fin de cet épisode.
De même, l’homme d’affaires Moustapha Tall, l’un des entrepreneurs les plus réussis, avec une part de marché appréciable dans l’importation de riz au Sénégal, a eu une histoire presque similaire. Tall parle de son expérience dans un entretien fort émouvant. Il est allé en prison sur une accusation, toujours contestée, de contrebande sur du sucre importé pour un montant estimé à un milliard de FCFA. Montant qu’il a été forcé de payer à la douane en plus d’une amende conséquente. Il indique : « Pendant mon emprisonnement, j’ai subi un vrai pillage. Des employés ont fui avec mon argent, des clients aussi. Le préjudice est incalculable, j’estime avoir perdu plus de trois milliards de FCFA avec cet emprisonnement injuste ».
Le cas Cheikh Tall Dioum est également symptomatique de la fragilité des hommes d’affaires sénégalais. A l’indépendance du Sénégal, la plupart des bijouteries appartenaient à des Européens. Dioum, un bijoutier traditionnel, fut le premier à ouvrir une bijouterie moderne au centre-ville, bousculant une longue période de domination des compagnies extérieures comme Vendome, Pierres Précieuses, Taj Mahal et le Comptoir Franco-Suisse. Il en ouvrit bien d’autres un peu partout dans le pays. Il s’est, par la suite rapidement diversifié dans d’autres secteurs comme la vente de glaces. L’entreprise de production de glace de Dioum était finalement devenue si prospère que ses concurrents français ont dû quitter le marché. Son plus grand investissement, qui a d’ailleurs contribué à sa perte, fut la création des Nouvelles Brasseries Africaines, une usine de production de boissons. Dioum qui, comme Tall, fut accusé de fraude sur l’importation de sucre, est allé en prison et a été seulement libéré après avoir payé une très grosse amende et perdu presque tous ses actifs.
Le cas Bocar Samba Dièye est également un cas d’école. Il s’agit d’un des plus gros importateurs de riz au Sénégal. Il importe aussi le blé et des aliments de bétail. Encore plus que Tall, Dièye est un self made man. Il ne peut ni lire ni écrire le français, mais contrôle un vaste réseau de commerces à travers le monde. En 2008, il fut accusé de n’avoir pas honoré une dette de 17 milliards de FCFA, due à son partenaire suisse, Ascot. Le juge s’est prononcé en faveur d’Ascot et a ordonné la saisie des biens de Dièye, particulièrement son entrepôt de riz.
Ces cas très célèbres de déconvenues d’entrepreneurs locaux, conduisant souvent à la disparition de leur firme, constituent, à notre avis, l’arbre qui cache la forêt. De nombreuses autres firmes disparaissent quotidiennement dans l’anonymat le plus absolu, mettant en relief un mode d’organisation obsolète tout autant qu’un environnement national hostile au secteur privé.
Le contrefactuel : le cas de Walmart
L’exemple de self-made men comme Dieye, Tall, Dioum et Bousso n’est pas spécifique au cas du Sénégal. Dans beaucoup de pays développés et émergents, de brillants entrepreneurs du même acabit ont développé leurs affaires presque à partir de rien. Mais, à la différence de leurs homologues sénégalais, ils ont réussi à les maintenir en vie, très longtemps après leur décès, grâce à une structure organisationnelles robuste et l’aide d’un environnement plus favorable à l’entreprise. Dans un ouvrage devenu célèbre et intitulé : « Building on Bedrock », Derek Lidow raconte comment les fondateurs de grandes multinationales américaines ont pu démarrer et consolider leurs affaires au fil du temps, souvent malgré un faible niveau d’éducation et une origine familiale modeste.
L’exemple de Wal Mart, une multinationale de la distribution, est assez parlant. Malgré ses origines modestes, son fondateur, Sam Walton, a pu construire un empire qui compte dans les chaines de valeur mondiales et qui a continué à fleurir, bien après sa mort, survenue en 1992. Sa compagnie fut cotée à la bourse de New York dès 1972, soit seulement 10 ans après sa création. Avec une capitalisation boursière de plus de 874 milliards de dollars, ses héritiers qui ne détiennent actuellement que 45% des parts, siègent aux côtés de grands fonds d’investissement comme The Vanguard Group. Des exemples de ce genre peuvent être multipliés à profusion dans les pays développés et émergents.
Les entreprises ont vocation à survivre à leurs initiateurs. Pour ce faire, l’adoption d’une forme organisationnelle adaptée et un cadre réglementaire favorable sont indispensables. Le soutien à l’entreprenariat ne doit pas seulement se limiter aux petites entreprises, mais doit aussi viser à consolider les grandes entreprises existantes. La mise en place d’un écosystème performant de services aux entreprises, impliquant les cabinets conseils, et différents autres acteurs de l’écosystème, pourraient significativement aider à assurer cette transition. Mais la maitrise des coûts des facteurs, souvent déterminés par l’environnement externe à l’entreprise, constitue un important préalable.



