Par Mayacine MBAYE, citoyen sénégalais et expert en financement de la protection sociale en France
Le prépaiement s’est imposé depuis longtemps dans les habitudes des Sénégalais. Son acceptation ne fait plus débat. Son coût, lui, continue de cristalliser les frustrations.
Depuis 2023, le mot « diisal » a ironiquement remplacé dans les conversations l’appellation officielle « Woyofal », qui signifie pourtant « alléger » en wolof. Pour les ménages, l’électricité représente désormais l’un des postes les plus surveillés du budget familial.
Pourtant, depuis le 1er janvier 2026, le tarif de la première tranche a baissé de 91 à 82 francs CFA le kilowattheure, soit une diminution d’environ 10 %. Une baisse loin d’être négligeable. Mais elle n’a pas changé la perception générale.
Lorsque le prix baisse sans que le sentiment de cherté ne recule, c’est sans doute que le problème se situe ailleurs.
Ce texte ne cherche donc pas à démontrer que le Woyofal est cher. Beaucoup l’ont déjà fait. Il tente plutôt de répondre à une question plus simple : que m’achète exactement un billet de 5 000 francs lorsque je recharge mon compteur ?
Le 1er du mois, je donne 5 000 francs à la commerçante de Woyofal. Après prélèvement de la redevance, mon ticket affiche un peu plus de cinquante kilowattheures. Le 10, je reviens avec le même billet. Cette fois, je reçois près de 59 kWh. Le 18, toujours pour 5 000 francs, le ticket affiche environ 50 kWh. Puis le 25, avec exactement le même montant, le crédit tombe à 36 kWh.
Même somme. Même compteur. Même foyer. Même mois. Pourtant, le résultat varie fortement.
La logique cachée derrière le ticket
La première tranche couvre les 150 premiers kilowattheures du mois, à 82 francs CFA le kWh. La deuxième s’applique de 151 à 250 kWh, à 136,49 francs. Au-delà, en prépaiement, l’énergie reste valorisée au tarif de la deuxième tranche, mais la TVA s’applique : à ce seuil, le prix de l’électricité ne bouge pas, le seul événement est fiscal.
La difficulté est que ce cumul porte sur les kilowattheures achetés au cours du mois. Le prix auquel chaque recharge est convertie dépend donc non pas seulement du montant versé, mais aussi de ce qui a déjà été acheté depuis le début du mois.
J’ai d’abord compris qu’une partie du montant versé ne sert pas immédiatement à acheter de l’électricité. Une redevance est prélevée en amont. La seule définition que j’ai trouvée figure dans un document tarifaire de la Senelec datant de 2017 : « Redevance : frais de location et d’entretien du compteur pour la période de facturation. » Son montant, lui, n’apparaît pas dans la grille tarifaire publiée.
Puis, lorsque le consommateur franchit les 150 premiers kilowattheures du mois, il entre dans une tranche plus chère. Avec le même billet, il achète alors moins d’électricité. Le passage de 59 à 50 puis à 36 kWh n’est donc pas aléatoire : il résulte du cumul mensuel des achats. Le problème est qu’au moment du paiement, cette information n’est généralement pas visible.
Une information découverte après l’achat
Imaginons maintenant une station-service. Vous arrivez avec 10 000 francs. Avant même que le carburant ne coule, vous connaissez le prix au litre. Pendant le remplissage, le compteur affiche en temps réel la quantité délivrée. À la fin, vous savez exactement ce que vous avez acheté. Personne ne demande à l’automobiliste de maîtriser la fiscalité pétrolière ou le mécanisme des taxes sur les hydrocarbures. La machine fait le travail d’information et fournit au consommateur ce dont il a besoin.
Pourquoi devrait-il en être autrement pour l’électricité ?
Aujourd’hui, le consommateur Woyofal découvre souvent après paiement le nombre de kilowattheures qui lui ont été crédités. Entre-temps, il ignorait sa position dans le cumul mensuel, la tranche tarifaire concernée et le nombre précis de kilowattheures qu’il allait recevoir. Pour un système qui repose intégralement sur le prépaiement, cette situation est pour le moins étonnante.
Le cas particulier de la TVA
L’article 361 du Code général des impôts exonère de TVA l’électricité fournie à un foyer dont la consommation demeure dans la tranche sociale. La logique paraît simple : c’est la consommation du foyer qui sert de référence. Pourtant, certaines situations interrogent.
Un ménage qui effectue une recharge unique de 100 000 francs reçoit environ 690 kilowattheures. Avec les mêmes 100 000 francs répartis sur plusieurs mois, à raison d’environ 155 kWh mensuels, ce même ménage obtiendrait près de 1 120 kilowattheures. Deux mécanismes s’additionnent : les tranches repartent de zéro chaque mois, et au-delà de 250 kWh la TVA s’applique. Tous deux se déclenchent sur les achats du mois, non sur ce que le foyer a réellement consommé.
Le ménage n’a pas allumé davantage d’ampoules. Il n’a pas utilisé plus de réfrigérateurs. Il a simplement acheté plus tôt pour anticiper une dépense qui pèse sur les finances du foyer. Dans un pays où une large part de l’activité relève de l’informel et où les revenus sont irréguliers, cet achat est une sécurisation, non un signe d’opulence.
D’où une interrogation légitime : le système raisonne-t-il sur la consommation réelle ou sur l’acte d’achat lui-même ?
Une obligation d’information
La loi n° 2021-25 du 12 avril 2021 sur les prix et la protection du consommateur prévoit, en son article 8, que le client doit être mis en mesure de connaître, avant la conclusion du contrat et de manière claire et compréhensible, les caractéristiques essentielles du service qui lui est proposé ainsi que son prix. Son article 2 précise qu’elle s’applique aux personnes publiques comme aux activités régies par une réglementation spéciale.
L’objectif est simple : permettre au consommateur de comprendre ce qu’il achète avant de payer. Or il n’est pas certain qu’un usager moyen puisse aujourd’hui expliquer spontanément pourquoi une recharge de 5 000 francs lui donne 59 kWh au début du mois et 36 kWh à la fin du même mois.
Les questions posées par la fin des subventions universelles
Dans sa Déclaration de politique générale du 8 septembre 2026, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô a annoncé le passage progressif d’un système de subventions universelles à un système de subventions ciblées. Pour l’électricité, la subvention sera recentrée sur les faibles consommations des clients domestiques et sur les professionnels de petite puissance, au travers d’un tarif social.
Le principe est compréhensible. Pendant des années, l’État a soutenu les tarifs pour l’ensemble des consommateurs, et une partie de cette aide a bénéficié à des ménages qui n’en avaient pas besoin.
Mais une difficulté apparaît immédiatement. Le Woyofal connaît des compteurs. Il ne connaît pas des ménages. Or un compteur n’est pas toujours un foyer : une concession peut abriter plusieurs familles derrière un même abonnement, quand certains ménages disposent à l’inverse de plusieurs compteurs. Comment identifier les véritables bénéficiaires de la future subvention ?
Il y a plus. Le ciblage annoncé doit reposer sur les faibles consommations. Reste à savoir ce qui sera mesuré : l’énergie relevée au compteur, ou le volume acheté dans le mois ? Les deux ne disent pas la même chose. Le ménage qui constitue en une seule fois plusieurs mois de crédit est un gros acheteur, pas un gros consommateur.
Une autre question mérite d’être posée. Les tarifs actuels sont déjà des tarifs subventionnés. Pourtant, beaucoup de Sénégalais les considèrent comme élevés. Quel sera le nouveau tarif appliqué aux ménages qui ne seront pas retenus dans le dispositif de ciblage ?
Et surtout, quel avenir est réservé à cette classe moyenne qui ne figure presque jamais dans les programmes sociaux mais qui supporte déjà l’essentiel de l’inflation, de la fiscalité et de la hausse du coût de la vie ? Elle n’est pas considérée comme pauvre. Elle n’est pas considérée comme riche non plus. Elle se trouve souvent dans cet entre-deux où chaque augmentation de prix pèse réellement sur le budget mais où aucune compensation n’est prévue.
Au fond, le débat sur le Woyofal n’est peut-être pas d’abord un débat sur le prix. C’est un débat sur la compréhension.
Une première amélioration paraît donc évidente : afficher avant validation de l’achat le cumul mensuel, la tranche tarifaire applicable, le prix du kilowattheure et le nombre exact de kilowattheures qui seront crédités. Toutes ces informations existent déjà dans le système, puisqu’elles servent à calculer la recharge. Une seconde concerne l’articulation entre prépaiement, tranches de consommation et TVA.
Car l’électricité n’est pas un produit comme les autres. Derrière un kilowattheure, il y a une lampe qui éclaire un salon, un ventilateur qui tourne pendant une nuit de chaleur, un réfrigérateur qui conserve les aliments, un enfant qui fait ses devoirs.
Les Sénégalais ne demandent pas une équation compliquée. Ils demandent quelque chose de beaucoup plus simple : comprendre ce qu’ils paient, ce qu’ils achètent et selon quelles règles. C’est souvent ainsi que commence la confiance.



