Pendant des décennies, une partie de l’opinion publique africaine a été entretenue dans l’idée que les comptes d’opérations de la BCEAO et de la BEAC logés au Trésor français constituaient une sorte d’argent « confisqué » ou « séquestré » par la France. Cette représentation ne résiste ni aux faits ni aux données disponibles.
Le compte d’opérations n’était pas un coffre-fort inaccessible. Il s’agissait d’un compte rémunéré ouvert au nom de la banque centrale, destiné à accueillir une partie des réserves de change en contrepartie de la garantie de convertibilité illimitée du franc CFA.
En revanche, les avoirs inscrits au compte d’opérations n’étaient nullement bloqués ou indisponibles. Ils demeuraient mobilisables à tout moment par la banque centrale pour honorer les paiements internationaux des États, des banques commerciales et des opérateurs économiques de l’Union lorsque les besoins en devises l’exigeaient. Le compte d’opérations n’était donc pas un mécanisme de séquestration des réserves, mais un dispositif de gestion de la liquidité extérieure garantissant la convertibilité du franc CFA.
Les chiffres publiés par la BEAC sont particulièrement révélateurs. En 2023, la Banque des États de l’Afrique centrale a perçu 196,7 milliards de FCFA d’intérêts sur les avoirs placés au Trésor français, contre environ 43 milliards de FCFA en 2022, soit une progression de 358 %. Cette hausse s’explique principalement par le relèvement des taux directeurs de la Banque centrale européenne, auquel la rémunération du compte d’opérations est contractuellement indexée au-delà du taux minimum garanti.
Autrement dit, loin d’être immobilisées gratuitement, ces réserves produisaient des revenus substantiels au bénéfice de la banque centrale africaine.
La BCEAO à fermé son compte d’opérations depuis 2021. Cette fermeture n’a pas modifié la logique économique de gestion des réserves. Depuis la réforme de 2021, la BCEAO gère directement ses réserves internationales en les répartissant entre dépôts bancaires internationaux, titres de créance divers. En 2023, ces placements ont généré 176,96 milliards de FCFA de produits financiers.
Par ailleurs, ces réserves de change ne constituaient pas un simple placement financier. Elles représentaient avant tout la principale garantie de la convertibilité du franc CFA et de la stabilité du régime de change. À cet égard, les banques centrales doivent maintenir un niveau suffisant de réserves extérieures. La norme prudentielle internationale généralement admise consiste à disposer d’un stock couvrant au moins six mois d’importations de biens et services.
En raison de cette fonction stratégique, ces réserves ont une vocation exclusivement monétaire. Elles ne peuvent être mises à la disposition des Trésors publics des États membres pour financer les dépenses budgétaires, car leur utilisation compromettrait la capacité de la banque centrale à assurer la stabilité de la monnaie et sa convertibilité extérieure.
Cela ne signifie pas pour autant que ces réserves restent inactives. La BCEAO s’appuie sur leur niveau pour conduire sa politique monétaire. Elle crée de la monnaie en refinançant les banques commerciales tout en veillant à ce que les réserves de change demeurent supérieures au seuil prudentiel. En pratique, en 2026, elle injecte en moyenne près de 7 000 milliards de FCFA de liquidités lors de ses adjudications hebdomadaires de refinancement. Ces opérations illustrent qu’il est tout à fait possible de soutenir le financement de l’économie par la création monétaire tout en préservant la solidité des réserves extérieures.
Les faits montrent donc qu’il est inexact de présenter le compte d’opérations comme une ponction ou une spoliation. Il s’agissait d’un mécanisme de placement rémunéré, adossé à un dispositif de garantie monétaire, qui produisait des revenus pour les banques centrales africaines tout en laissant les réserves pleinement disponibles pour les paiements extérieurs de la zone.
Le véritable débat sur le franc CFA mérite mieux que des slogans. Il doit porter sur une évaluation objective des avantages, des coûts et des alternatives des différents régimes monétaires, à partir des faits, des données et des mécanismes économiques, plutôt que sur des représentations idéologiques.
Pr Amath NDIAYE
FASEG-UCAD



