Par Pr Amath Ndiaye Économiste
Dans le débat actuel sur les finances publiques, beaucoup de Sénégalais estiment, à juste titre, que l’État devrait d’abord récupérer les fonds détournés avant d’envisager des mesures d’ajustement budgétaire ou une éventuelle restructuration de la dette. Cette préoccupation est légitime. Les citoyens ont le droit d’exiger que toute la lumière soit faite sur l’utilisation des ressources publiques et que les auteurs de malversations rendent compte de leurs actes.
Cependant, il convient de distinguer les exigences de justice et de bonne gouvernance des contraintes de gestion financière auxquelles l’État est confronté aujourd’hui. Les procédures judiciaires visant à identifier les responsabilités, juger les auteurs et recouvrer les fonds détournés sont souvent longues et complexes. Dans de nombreux cas, elles peuvent s’étaler sur plusieurs années, parfois au-delà même de la durée d’un mandat présidentiel. Or, les difficultés budgétaires et les échéances de remboursement de la dette se posent dans l’immédiat.
Par ailleurs, même dans l’hypothèse où l’État réussirait à récupérer une partie importante des sommes détournées, il est peu probable que cela suffise à résoudre, à elle seule, le problème de la dette publique sénégalaise, dont l’encours se situe aujourd’hui autour de 24 000 milliards de FCFA. Les montants potentiellement récupérables, aussi importants soient-ils, demeurent sans commune mesure avec l’ampleur des engagements financiers de l’État.
Il faut également rappeler qu’une part importante de cette dette a servi à financer des infrastructures et des investissements dont bénéficie aujourd’hui l’ensemble de la population : routes, autoroutes, ponts, infrastructures portuaires et aéroportuaires, Train Express Régional (TER), Bus Rapid Transit (BRT), investissements pétroliers et gaziers, programmes d’électrification rurale, hôpitaux, universités, stades et autres équipements publics. Une autre partie a permis de financer pendant de nombreuses années des subventions sur des produits et services essentiels tels que le riz, le pain, les carburants et l’électricité afin de préserver le pouvoir d'achat des ménages.
Cela ne signifie évidemment pas que tous les emprunts ont été utilisés de manière optimale ni qu’il ne faut pas rechercher les éventuelles responsabilités dans les dérives constatées. Mais il serait inexact de présenter l’ensemble de la dette publique comme le résultat exclusif de détournements ou de malversations. Une part significative a servi à financer des biens publics, des investissements collectifs et des politiques sociales dont la population a bénéficié. Les créanciers du Sénégal — banques, investisseurs institutionnels, détenteurs de titres publics ou partenaires financiers internationaux — n’attendront pas l’issue des procédures judiciaires pour exiger le respect des échéances prévues. Les intérêts continuent de courir et les remboursements doivent être assurés selon un calendrier précis afin de préserver la crédibilité financière du pays.
Au-delà des considérations financières, il existe également une dimension éthique.
Lorsqu’un État emprunte pour financer des infrastructures, des services publics ou des dépenses bénéficiant à la collectivité, il contracte une obligation qu’il doit honorer. Le respect de la parole donnée et des engagements pris constitue l’un des fondements de la crédibilité d’une nation. C’est pourquoi le Sénégal doit respecter ses engagements financiers, tout en recherchant les solutions les plus soutenables lorsque le poids de la dette devient excessif.
La lutte contre la corruption, le recouvrement des fonds détournés, l’ajustement budgétaire et la gestion de la dette ne sont donc pas des solutions concurrentes. Ce sont des actions complémentaires qui doivent être menées simultanément. D’un côté, l’État doit poursuivre sans relâche les auteurs de détournements et chercher à récupérer les ressources perdues.
De l’autre, il doit prendre les décisions budgétaires et financières indispensables pour garantir la continuité de l’État, préserver sa solvabilité et éviter une crise financière plus grave.
Le Sénégal a besoin à la fois de justice, de transparence, de responsabilité budgétaire et de respect de ses engagements. Opposer ces objectifs serait une erreur. L’intérêt national commande de les poursuivre ensemble.
Pr Amath Ndiaye
Économiste, FASEG-UCAD



