Par: Pr Ahmadou Aly Mbaye, Economiste
Depuis septembre 2024, le Sénégal vit une crise financière persistante qui met à rude épreuve les finances publiques et la solvabilité financière de l’État. Dans le même temps, le Sénégal, à l’instar de la plupart des pays africains, enregistre un décrochage inquiétant de son niveau de vie, par rapport à la moyenne mondiale. Par exemple, alors qu’en 1960, le PIB par tête du Sénégal représentait 186% de celui de la Chine, en 2025, il n’est plus que 12% de celui chinois. Avec le ralentissement des investissements que le pays connait actuellement, auquel s’ajoute une crise internationale multiforme, il est à craindre un accroissement sans précédent du processus de paupérisation des populations. Quel que soit le scénario retenu pour la gestion de crise, notre point de vue est qu’il ne devrait pas seulement considérer les contraintes financières auxquelles le pays fait actuellement face, mais devrait également intégrer la consolidation de la base productive et institutionnelle nationale, seule capable de générer un espace fiscal de long terme.
Des tendances inquiétantes
Les décennies 1980 et 1990, généralement qualifiées de « décennies perdues », ont été catastrophiques pour les économies africaines. Une crise financière d’une rare ampleur couplée à des coupes drastiques sur les dépenses d’infrastructures physiques et les dépenses sociales (éducation, santé, nutrition) ont entrainé dans beaucoup de pays une baisse d’activité, un délitement du capital humain, une insécurité alimentaire accrue et une paupérisation marquée des différentes couches sociales. Au Sénégal, durant cette période, la plupart des indicateurs économiques et sociaux ont connu une détérioration significative. Par exemple, le PIB par habitant, en dollars constants, qui était à 1153 en 1960, est resté stagnant à seulement 1154 en 2010, presque 50 ans après l’indépendance ! Même avec un encours de la dette rapporté au PIB beaucoup plus favorable à l’époque que maintenant (67% contre 132%), les politiques mises en œuvre avaient alors significativement obéré la base productive du pays et annihilé toute perspective de rattrapage des pays développés.
Les effets de la crise actuelle peuvent, à mon avis, être plus dévastateurs sur les fondamentaux de l’économie si les bonnes leçons ne sont pas tirées des programmes d’ajustement structurel. A cet égard, certaines tendances restent inquiétantes. Depuis maintenant des mois, le Sénégal s’endette essentiellement pour faire face aux besoins courants de l’économie. De ce fait, la « mauvaise dette », celle qui finance la consommation et les besoins de fonctionnement de l’État, est en train de prendre le dessus sur la « bonne dette », celle qui finance l’investissement et élargit la base productive du pays. Et le profil de la dette jusqu’ici dominé par les engagements bilatéraux et multilatéraux concessionnels cède le pas à une dette privée, plus chère, plus contraignante et générant moins d’impact pour le développement. L’investissement privé est de plus en plus plombé par la concurrence que lui fait l’État sur le marché financier régional et l’accumulation des arriérés de paiement au titre de la dette due aux entreprises privées nationales. La plupart des indicateurs sur les services d’infrastructures, mettent les pays africains, le Sénégal, en particulier, dans une zone rouge, très peu favorable à une trajectoire de croissance soutenue. Les indicateurs sur le niveau de développement social (la santé, l’éducation, la nutrition, la sécurité alimentaire, etc.) sont également un sujet de préoccupation. Si on y ajoute les besoins actuels, faiblement financés, d’adaptation au changement climatique, destinés juste à enrayer les effets du climat sur les moyens de subsistance, le tableau devient encore plus sombre.
Les chiffres du budget 2026 ne font que renforcer ces craintes. Les intérêts de la dette y atteignent 1190 milliards FCFA, 19% des recettes totales, et presque 4 fois le budget du ministère de l’Enseignement supérieur, et 5 fois celui de la Santé.
Quelles marges de manœuvre ?
À mon avis, toute solution visant à sortir le pays de la crise financière actuelle devrait éviter de considérer la solution au problème de la dette comme une fin en soi et intégrer pleinement les perspectives de développement du pays.
Les marges de manœuvres sont manifestement étroites. L’ampleur de la dette est sans précédent dans l’histoire économique du pays. Le Sénégal souffre d’un déficit de crédibilité qui se reflète, en particulier, sur le niveau des taux d’intérêt sur les obligations souveraines, et sur ses notations financières. À cela, il faut ajouter un contexte international très difficile et volatile. La crise financière affecte la plupart des pays en développement, ce qui contribue à davantage stresser les marchés, comme en attestent les sorties des capitaux privés des pays en développement, estimées à 70 milliards de dollars en 2025 (selon Libby George 2026). Dans le même temps, la crise du multilatéralisme et la tendance au repli sur soi qu’elle induit chez les bailleurs bilatéraux, réduisent significativement la disponibilité des flux concessionnels, plus adaptés pour financer le développement.
Malgré tout, le Sénégal dispose toujours d’importants atouts qu’il peut faire valoir dans ses négociations avec ses créanciers : son système politique ouvert et sa diplomatie historiquement équilibrée en font un allié de premier plan pour la plupart des sphères d’influence qui structurent la géopolitique internationale. De plus, l’économie reste relativement attractive. Selon de récentes estimations, le produit marginal du capital (un important indicateur de viabilité économique) se situe à 18%, largement supérieur au coût de financement de la dette (selon Haras et Schaefer 2026). Enfin, on note l’émergence de tendances assez favorables dans le débat international actuellement en cours sur l’architecture financière internationale qui pourraient le servir.
Mieux tirer profit du compromis de Séville
Lors du dernier Sommet sur la Finance pour le Développement dans le monde de 2024, le groupe d’experts du secrétaire général des Nations Unies a recommandé une conception de l’espace fiscal répondant à un horizon temporel plus long et visant à augmenter la capacité des États à financer le développement et pas simplement à gérer le court terme. Cette proposition, connue comme étant la base du compromis de Séville, reflète un certain nombre de prises de position concernant la gestion de la dette, dont le Sénégal gagnerait à s’inspirer dans sa négociation actuelle avec le FMI et ses créanciers.
La nécessité d’une pause fiscale – la suspension du paiement du service de la dette, suite à l’occurrence de certains chocs – est un sujet qui continue de rallier beaucoup de partisans à l’échelle internationale. Les chocs dont il s’agit ici peuvent être liés à la pauvreté, l’insécurité alimentaire ou tout autre développement exogène, comme la crise énergétique actuelle, pouvant affecter le niveau de vie des agents économiques nationaux. Cela implique de définir des indicateurs pertinents et crédibles de niveau de vie pouvant servir de déclencheurs pour suspendre le paiement du service de la dette jusqu’à ce que la conjoncture change. Bien sûr, un tel instrument fait plus de sens dans l’étape de négociation de nouvelles dettes. En revanche, étant donné le niveau de consensus qui commence à se développer autour de ce concept, un argumentaire basé sur cette approche pourrait certainement aider dans les négociations en cours.
Dans le même ordre d’idées, le pays pourrait tirer avantage des discussions en cours visant à modifier les approches d’analyse de la soutenabilité de la dette, dans le sens de mieux prendre en compte les besoins d’investissement à long terme, le financement de l’adaptation au climat ou encore la prise en charge des vulnérabilités économiques et sociales, dans les négociations d’un plan de sortie de crise.
L’émergence de clubs de débiteurs peut également être une opportunité pour le Sénégal. De tels clubs permettent de développer des alliances à l’échelle internationale – avec les pays débiteurs partageant les mêmes préoccupations de dette que le Sénégal – pour augmenter leur pouvoir de négociation, partager des informations, établir conjointement des benchmarks crédibles concernant les variables de fragilité à utiliser comme déclencheurs de pause de la dette, le cas échéant.
Dans le cadre de ces clubs, un recours plus systématique aux DTS, qui sont des droits de tirage disponibles auprès du FMI, au prorata de la part de chaque pays dans le capital de cette institution, pourrait être demandé. Les pays développés qui disposent de plus de parts, pourraient céder une fraction de leurs dotations aux pays en développement dans un contexte de raréfaction des ressources concessionnelles bilatérales et multilatérales. On se rappellera que lors de la crise de la Covid.19, un mouvement coordonné des pays en développement avec les ONG et certains membres de la société civile avait permis de libérer quelque peu des ressources provenant de cette source au niveau multilatéral.
Dans tous les cas de figure, le pays ne pourrait pas faire l’économie d’engager avec ses partenaires, des négociations constructives, avec des propositions concrètes concernant une meilleure gouvernance de la dette, incluant en particulier l’amélioration des systèmes d’information, d’enregistrement et d’approbation des conventions de financement, dans le but de les rendre plus transparents. L’analyse récente de International Budget Partnership faisant état d’absence de progrès notable dans ces domaines, devrait faire l’objet d’une attention particulière par les pouvoirs publics.



