Souveraineté : mémoire de l’indépendance et lutte contemporaine

Par Pr Chérif Salif Sy, Economiste

Le 4 avril 2026, le Sénégal commémore le soixante-sixième anniversaire de son accession à la souveraineté internationale. Les cérémonies officielles se déroulent cette année à Thiès, sous la présidence du chef de l’État, autour du thème « Les Forces de Défense et de Sécurité, partenaires des Jeux olympiques de la Jeunesse, Dakar 2026 ». Cette sélection thématique, reliant l’appareil sécuritaire à un événement sportif international, démontre à elle seule le caractère relationnel de la souveraineté contemporaine. En effet, l’État y apparaît, non pas comme une puissance autonome, mais comme un acteur négociant sa visibilité et sa légitimité au sein d’espaces multilatéraux qui le transcendent. La date du 4 avril évoque ainsi la portée fondamentale d’un acte politique dépassant le cadre d’un simple protocole commémoratif : l’acquisition de la souveraineté internationale, c’est-à-dire la reconnaissance officielle, par la communauté des États, du droit d’un peuple à s’autogouverner, à occuper une position équivalente dans l’ordre juridique international et à définir sa propre trajectoire historique. Cette reconnaissance ne représente pas une conquête définitive ; elle établit un cadre dont le contenu réel est conditionné, à chaque génération, par les rapports de force internes et externes auxquels l’État est soumis.

De la souveraineté restrictive à la souveraineté proactive

La théorie politique identifie traditionnellement deux formes distinctes de souveraineté. La souveraineté négative correspond à la faculté de rejeter : le rejet de la tutelle coloniale, le refus de l’ingérence, ainsi que le droit de se soustraire à une domination extérieure imposée. C’est dans ce cadre qu’elle constitua le principe structurant des indépendances africaines des années 1960 : les nouveaux États revendiquaient l’égalité formelle avec les puissances coloniales ainsi que leur intégration dans un système westphalien qui leur avait jusque-là été refusée. La souveraineté positive, quant à elle, se réfère à la capacité de créer : instaurer des institutions, concevoir des politiques publiques, mobiliser des ressources et régler des conflits internes selon des procédures considérées comme légitimes. C’est à cette échelle que s’évalue la véritable profondeur de l’indépendance, puisqu’elle implique non seulement l’absence de tutelle, mais également l’existence effective d’un appareil étatique apte à concrétiser les décisions collectives en actions gouvernementales.

Les exigences actuelles liées à la souveraineté positive

La mondialisation actuelle a substantiellement redéfini les modalités d’exercice de cette souveraineté positive. Les accords commerciaux multilatéraux, les traités environnementaux, les normes prudentielles financières ainsi que les mécanismes d’arbitrage investisseur-État établissent des règles contraignantes pour les législations nationales, limitant ainsi les marges de manœuvre des gouvernements élus. Dans ce contexte, l’endettement extérieur représente une modalité de conditionnalité particulièrement rigoureuse : un État peut respecter les critères formels de souveraineté tout en demeurant structurellement soumis aux décisions de ses créanciers quant à l’orientation de ses politiques budgétaires et monétaires. Les marchés financiers, les agences de notation ainsi que les institutions de Bretton Woods influencent dorénavant les décisions de politique économique nationale non plus par l’occupation militaire ni par la gestion directe, mais par l’imposition de la discipline de la dette et la menace de la suppression des financements.

À cet assujettissement financier s’ajoute une dépendance aux technologies et aux outils numériques. Les infrastructures de communication, les plateformes de traitement des données ainsi que les systèmes de paiement électronique sont majoritairement sous le contrôle d’acteurs extracontinentaux dont les stratégies répondent à des logiques spécifiques, indépendantes des priorités de développement des États africains. L’intégration aux chaînes de valeur mondiales, susceptible de favoriser la croissance, engendre parallèlement des vulnérabilités structurelles qu’il est ardu d’atténuer en l’absence d’une politique industrielle cohérente et pérenne.

La souveraineté envisagée à la fois comme relation et comme aptitude.

Il s’ensuit que la souveraineté ne peut plus être considérée comme un attribut absolu de l’État, mais plutôt comme une relation en perpétuelle redéfinition avec les structures de la gouvernance mondiale. Le concept de « souverainetés relatives » traduit plus fidèlement cette réalité que l’hypothèse d’une souveraineté absolue : tous les États, y compris les plus puissants, évoluent dans un cadre de contraintes internationales qui restreignent leur autonomie d’action, à des degrés divers en fonction de leur poids économique, de leur dotation en ressources stratégiques et de la robustesse de leurs institutions internes. Pour les États africains, notamment le Sénégal, cette relativité se trouve amplifiée par la fragilité du tissu productif, la dépendance aux revenus issus des exportations de matières premières ainsi que par le maintien d’un écart technologique considérable avec les économies du Nord.

L’extension des marges d’action effectives de l’État au sein d’un système international structurellement inégal requiert une distinction rigoureuse entre deux types de contraintes : d’une part, celles issues des règles négociées du commerce international, sur lesquelles une intervention diplomatique et la formation de coalitions restent envisageables ; d’autre part, celles résultant de déficits de capacités internes (fiscales, institutionnelles, technologiques), qui nécessitent une politique étatique de construction à long terme. Les discours souverainistes attribuant la totalité des contraintes à des facteurs exogènes obscurcissent cette distinction, en ce qu’ils reportent la responsabilité politique à des éléments externes et retardent les réformes structurelles que la seconde catégorie de contraintes requiert.

Les institutions en tant que condition nécessaire à la souveraineté effective

Dans cette optique, la robustesse institutionnelle représente la condition fondamentale de la souveraineté positive. Un État dont les institutions fiscales sont incapables de mobiliser une assiette fiscale adéquate, dont les administrations de contrôle sont dans l’incapacité d’exercer une surveillance effective des flux financiers, et dont le système judiciaire ne garantit pas la prévisibilité des droits de propriété et des contrats, demeure structurellement dépendant de financements externes dont les conditions restreignent sa liberté d’action. La différenciation entre l’« État fictif » tel que défini par les textes constitutionnels et les organigrammes officiels, et l’« État réel » constitué par les rapports de force, les pratiques clientélistes ainsi que les réseaux informels de prise de décision, s’avère ici particulièrement éclairante : ce n’est pas le cadre juridique formel de la souveraineté qui conditionne la capacité d’action effective de l’État, mais la qualité des institutions et des pratiques effectives par lesquelles ce cadre est mis en œuvre ou contourné. Cette tension entre le texte et la pratique, que Max Weber analysait dans les conditions réelles d’exercice de la domination légale-rationnelle et que Douglass North décline dans la distinction entre institutions formelles et mécanismes effectifs d’application (enforcement), constitue l’un des nœuds analytiques les plus constants de la science politique comparée appliquée aux États postcoloniaux.

L’indépendance, commémorée annuellement le 4 avril, ne constitue donc pas un état figé. Cependant, un processus dont les modalités de concrétisation sont continuellement redéfinies tant dans les sphères de la politique intérieure que dans celles de la gouvernance mondiale. La dimension politique de la commémoration s’évalue à travers la divergence entre les objectifs initiaux de 1960 et la réalité effective des capacités institutionnelles, productives et diplomatiques du Sénégal actuel. L’ampleur de cette divergence diffère cependant en fonction des secteurs examinés et des outils analytiques employés pour l’appréhender.

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