| ParBrahim Fassi Fihri
Président fondateur de l’Institut Amadeus Dans le sport comme dans l’ordre international, certaines décisions ne valent pas uniquement par leur immédiateté, mais par la force normative qu’elles finissent par imposer. Elles dépassent le cadre de l’événement qui les a suscitées pour s’inscrire dans une trajectoire plus longue : celle de la consolidation des règles, de la prévisibilité du droit et de la crédibilité des institutions. La décision rendue par le Jury d’Appel de la CAF, cinquante-huit jours après la finale de la CAN 2025, appartient incontestablement à cette catégorie. Elle ne se limite pas à trancher un contentieux. Elle redessine, avec clarté, la frontière entre ce qui relève de la compétition et ce qui constitue une rupture inacceptable de son intégrité. Au fond, la question posée par cette affaire dépasse largement le cadre d’un match, ou même de l’issue d’une compétition. Elle interroge la capacité des institutions sportives africaines à faire prévaloir le droit sur l’émotion, la règle sur la pression et l’intégrité de la compétition sur les contingences du moment. Les faits sont connus. Lors de la finale, le retrait inacceptable des joueurs sénégalais, à l’initiative de leur entraineur et des membres de leur encadrement technique, a constitué une rupture manifeste avec le déroulement normal de la rencontre. Ce comportement intolérable, qui ne saurait être banalisé, a mécaniquement altéré l’équilibre sportif du match. Il ne s’agissait pas d’un simple incident de jeu, mais d’une décision délibérée, aux conséquences directes sur l’intégrité de la compétition et sur l’équité de la rencontre. C’est précisément ce que viennent consacrer les articles 82 et 84 du règlement de la CAF. L’article 82, relatif à l’abandon ou au refus de poursuivre une rencontre, prévoit clairement que toute équipe quittant le terrain sans autorisation préalable s’expose à des sanctions lourdes, pouvant aller jusqu’à la perte du match. L’article 84, quant à lui, encadre les comportements antisportifs et les atteintes à l’ordre et au bon déroulement des compétitions. Leur application stricte, sans interprétation opportuniste ni calcul politique, ne laissait place à aucune ambiguïté et conduisait logiquement à une forte sanction. Toute autre lecture aurait introduit une zone grise dangereuse pour l’ensemble des compétitions africaines. Il est fondamental d’insister sur le fait que la décision du Jury d’Appel ne crée pas le droit, mais le rappelle. Et, ce faisant, elle réaffirme un principe essentiel en matière d’équité sportive : aucune équipe, quelle que soit sa stature, son histoire ou la nature de la rencontre qu’elle dispute, ne peut s’exonérer des règles sans en assumer les conséquences. Le Maroc, en choisissant d’aller au bout de la procédure, n’a pas poursuivi une logique de confrontation, mais est resté attaché à une exigence de principe. Celle de l’équité sportive. Celle du respect des règles. Celle, aussi, de la crédibilité des compétitions africaines, dont dépend, en grande partie, leur attractivité et leur reconnaissance à l’échelle internationale. Il serait réducteur de ne juger cette décision qu’à l’aune de son délai, parce ce qui s’impose aujourd’hui, c’est sa solidité juridique. Une décision fondée sur la lettre et l’esprit des textes, cohérente avec les faits et difficilement contestable sur le fond. Il convient dès lors de reconnaître la valeur d’une décision juste, même différée. Une décision ancrée dans le droit, y compris lorsqu’elle produit des effets a posteriori, demeure pleinement légitime. Les récents incidents observés en Égypte, puis en Turquie, lors de rencontres de championnat marquées par des situations similaires de retrait ou de refus de jeu, viennent d’ailleurs renforcer la pertinence de cette jurisprudence. Le football moderne, notamment africain, peut être confronté à des dérives qu’il ne peut plus tolérer. Il fallait un précédent fort, il est désormais acté. La jurisprudence est désormais posée. Le retrait d’une équipe, en dehors du cadre réglementaire, ne peut rester sans conséquence. C’est une exigence minimale pour préserver la crédibilité de la compétition. Le recours annoncé de la Fédération sénégalaise devant le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) apparaît davantage comme une démarche procédurale que comme une contestation de fond. Sur le fond, précisément, les marges sont quasi inexistantes, tant la décision du Jury d’Appel de la CAF est solidement argumentée, parfaitement alignée avec les textes et rigoureusement adaptée aux faits. Les qualificatifs avancés par les autorités sénégalaises, évoquant une décision « grossièrement illégale » ou suggérant des soupçons de corruption, peinent à résister à l’analyse juridique, apparaissent en décalage avec la réalité du dossier et versent davantage dans un narratif dangereux, déjà à l’œuvre la veille de la finale, visant à questionner la probité de la compétition. Quant à l’argument de la « primauté du résultat sportif », il ne saurait être invoqué de manière abstraite, indépendamment du respect des règles qui encadrent précisément ce résultat. Un match ne se résume pas à son score lorsqu’il est entaché d’un abandon du terrain, d’une rupture du jeu contraire aux règlements ou d’une interruption manifeste mettant à mal l’équité sportive. Au-delà du cas d’espèce, cette décision met en exergue l’importance du respect des règles et de leur application constante. En faisant valoir ses droits dans le cadre des procédures mises à la disposition de toutes les fédérations membres de la CAF, le Maroc s’inscrit dans une démarche de principe, tout en demeurant fidèlement attaché à son africanité et aux liens historiques, politiques et multiséculaires qui l’unissent au Sénégal frère. Cinquante-huit jours plus tard, la décision de la CAF apporte une clarification attendue. Elle s’inscrit dans le temps du droit, sans altérer la nécessité de préserver, dans le respect mutuel, l’esprit du jeu et les relations entre nations africaines, même si certains tentent déjà, une fois de plus, d’en détourner la portée pour l’instrumentaliser contre le Maroc et nourrir une hostilité injustifiée à l’égard du Royaume, pourtant pleinement ancré dans son bon droit.
|
Notre mot
Décryptage : Entre droit et diplomatie, l’analyse de Brahim Fassi Fihri sur la CAN 2025 au crible
Cette tribune publiée par Brahim Fassi Fihri, Président de l’Institut Amadeus, apporte un éclairage juridique dense sur le contentieux opposant le Sénégal à la CAF. Toutefois, à la lecture de ce document, il apparaît que l’analyse, bien qu’étayée techniquement, adopte une trajectoire qui mérite un examen attentif de son objectivité. Voici les points saillants d’un discours qui, sous un habillage normatif, sert une vision résolument institutionnelle :
Un prisme institutionnel affirmé
En tant que figure centrale du débat d’idées au Maroc, l’auteur s’inscrit naturellement dans la défense de la position de son pays. Si la rigueur du vocabulaire est au rendez-vous, l’usage de qualificatifs tels que « rupture inacceptable » ou « comportement intolérable » pour désigner l’attitude de la sélection sénégalaise relève davantage du jugement de valeur que de la stricte neutralité observationnelle.
Le traitement asymétrique des arguments
Une démarche journalistique classique tend à mettre en perspective les arguments des deux parties. Ici, la thèse sénégalaise est présentée comme un ensemble de « démarches procédurales » ou de « narratifs dangereux ». En opposant de manière radicale la « primauté du résultat sportif » à la « primauté de la règle », l’auteur écarte d’emblée la possibilité d’une interprétation plurielle des faits, pourtant inhérente au droit du sport.
La sacralisation de la décision administrative
Le texte présente le verdict de la CAF comme une vérité immuable :« la décision ne crée pas le droit, elle le rappelle ». Or, pour de nombreux observateurs et juristes internationaux, le délai exceptionnel de 58 jours pour statuer sur une finale constitue une zone d’ombre majeure. En choisissant d’éluder ce débat sur le temps du droit, l’analyse gagne en force rhétorique ce qu’elle perd en nuance critique.
La dimension « Soft Power » de la jurisprudence
L’un des aspects les plus notables de cette tribune est sa volonté de transformer un litige bilatéral en une mission de sauvetage de la crédibilité du football africain. En présentant la démarche marocaine comme une quête d’équité pour le continent, l’auteur transforme un intérêt particulier en une cause universelle. Il s’agit là d’un procédé classique, et parfaitement exécuté, de communication stratégique.
En définitive, ce texte s’apparente davantage à une offensive de communication stratégique qu’à une analyse juridique totalement neutre. Sous le vernis de la « jurisprudence », l’auteur déploie un outil de Soft Power visant à légitimer une victoire administrative. En disqualifiant avec courtoisie les arguments de la partie adverse et en ignorant la singularité du calendrier de la CAF, ce plaidoyer cherche à imposer une vision où le titre se valide désormais dans la maîtrise des règlements, par-delà les péripéties du terrain.



