La retenue des grandes puissances : une leçon stratégique pour l’Afrique

Par Chérif Salif Sy,économiste

Les tensions autour de l’Iran alimentent périodiquement les spéculations sur une possible guerre mondiale. Les alliances se dessinent, les discours se durcissent, les lignes rouges sont invoquées avec solennité. Pourtant, malgré la rivalité croissante entre principales puissances, ni la Russie ni la Chine ne s’engagent militairement aux côtés de Téhéran face aux États-Unis et à Israël. Cette retenue n’est ni une faiblesse ni une trahison. Elle est le produit d’un calcul rationnel inscrit dans la structure même du système international contemporain.

Pour comprendre cette dynamique, il faut revenir à l’essentiel : la géopolitique n’est pas une affaire de morale, mais de puissance. Les États n’agissent pas par solidarité émotionnelle ou par fidélité idéologique. Ils agissent pour préserver leur sécurité, leurs intérêts économiques vitaux, leur stabilité interne et leur position dans la hiérarchie mondiale. L’affect n’y est pas une variable opératoire.

Dans cette logique impassible, une guerre majeure au Moyen-Orient ne serait pas un conflit régional contenu. Elle provoquerait une flambée durable des prix de l’énergie, perturberait les grandes routes maritimes — dont le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial et risquerait, surtout, de dégénérer en confrontation directe entre puissances nucléaires. Pour Pékin, premier importateur mondial d’hydrocarbures, comme pour Moscou, déjà engagé dans une guerre d’usure en Ukraine, un embrasement généralisé constituerait un risque systémique aux conséquences difficilement maîtrisables.

L’absence d’intervention militaire directe repose sur trois paramètres structurels. D’abord, il n’existe aucune alliance militaire contraignante comparable à celle de l’OTAN. Ni Moscou ni Pékin ne sont liés à Téhéran par une obligation automatique d’assistance. Leur coopération est stratégique, énergétique et technologique ; elle ne prévoit pas d’engagement militaire automatique et les deux capitales veillent à ce que cette ambiguïté demeure.

Ensuite, les contraintes nationales sont décisives. La Russie concentre l’essentiel de ses capacités militaires sur le front ukrainien. Ouvrir un second théâtre direct face aux États-Unis représenterait une dispersion stratégique disproportionnée, avec des risques d’escalade que Moscou ne peut assumer. La Chine, de son côté, privilégie la consolidation de son ascension économique et technologique. Une confrontation militaire ouverte exposerait son économie à un régime de sanctions massives et menacerait l’architecture de ses chaînes commerciales mondiales ; une perspective incompatible avec ses objectifs à long terme.

Enfin, le seuil nucléaire structure l’ensemble du système international. Une intervention directe transformerait une crise régionale en affrontement entre puissances dotées de l’arme atomique. Cette perspective n’est jamais formulée explicitement, mais elle agit comme une ligne rouge déterminante dans le calcul de toutes les chancelleries.

Le soutien à Téhéran existe (diplomatique, économique, technologique), mais il demeure délibérément calibré pour éviter toute escalade incontrôlable. Ce n’est pas une alliance de guerre ; c’est une stratégie d’influence à distance, par laquelle chaque acteur entretient une pression utile sans en assumer le coût ultime.

Il serait cependant réducteur de réduire l’Iran à un relais d’influence. Certes, l’appui russe et chinois a renforcé sa résilience face aux sanctions occidentales. Mais, Téhéran a également construit ses propres capacités : une industrie de drones désormais exportée dans plusieurs théâtres de conflit, un arsenal balistique significatif, une stratégie régionale asymétrique fondée sur des alliés locaux. La relation est symbiotique mais inégale : chacun y trouve un intérêt distinct, sans jamais franchir la frontière de la confrontation directe.

Ce que révèle cette retenue dépasse le seul cas iranien. Le monde actuel n’est pas pacifique ; il est conflictuel, mais compartimenté. Les rivalités s’expriment à travers les sanctions économiques, les guerres hybrides, la compétition technologique et les conflits par procuration. La guerre totale entre grandes puissances demeure improbable non par vertu ou retenue morale, mais parce que son coût dépasserait tout bénéfice stratégique imaginable. La dissuasion mutuelle, dans sa forme la plus froide, fonctionne.

Cette réalité contient une leçon de premier ordre pour l’Afrique. Le continent occupe désormais une position centrale dans la recomposition mondiale. Il concentre des minerais critiques pour la transition énergétique (cobalt, lithium, manganèse, terres rares), dispose de réserves énergétiques substantielles et représente le principal réservoir démographique du XXIᵉ siècle, avec près de 2,5 milliards d’habitants projetés en 2050. Dans un monde multipolaire en gestation, l’Afrique n’est plus périphérique.

Mais, la centralité ne se confond pas avec la puissance. Si le continent ne parvient pas à structurer une stratégie cohérente, il risque de devenir un espace de compétition croisée entre intérêts américains, chinois, russes et européens. Chacun y chercherait non la domination territoriale directe, mais l’accès : aux ressources, aux marchés, aux votes diplomatiques aux Nations Unies, aux bases logistiques. Le multilatéralisme peut être un espace de négociation ou un théâtre de rivalités subies. La différence tient à la capacité de ceux qui y siègent à défendre des positions structurées.

L’histoire rappelle qu’il existe une marge entre alignement passif et isolement stérile. La Conférence de Bandung, en 1955, avait esquissé une voie d’autonomie stratégique dans un monde bipolaire. Aujourd’hui, la dynamique des BRICS témoigne d’une recomposition partielle du système international, même si elle ne constitue pas, en elle-même, une garantie pour les intérêts africains, dont les priorités ne coïncident pas nécessairement avec celles de Moscou, Pékin ou New Delhi.

La véritable question n’est donc pas de choisir un camp. Elle est d’accroître la capacité de négociation du continent dans un système qui ne récompense que les puissances constituées. Cela suppose une industrialisation réelle et endogène, une transformation locale des ressources plutôt que leur exportation brute, une intégration régionale effective appuyée sur des institutions crédibles, et une discipline institutionnelle qui permette d’honorer les engagements pris. La souveraineté ne se proclame pas dans des discours : elle se construit dans des bilans industriels, des budgets maîtrisés et des partenariats négociés d’égal à égal.

La retenue de la Russie et de la Chine face à l’Iran offre ainsi une leçon stratégique d’une portée universelle : les grandes puissances n’agissent pas par réflexe idéologique ou par loyauté de façade. Elles agissent par calcul structuré, en pesant chaque engagement à l’aune de leurs intérêts vitaux. Elles évitent la guerre totale non par générosité, mais parce qu’elle mettrait en péril leur propre existence.

Dans un monde d’équilibre instable, la prudence n’est pas faiblesse. Elle est rationalité souveraine. L’Afrique, elle aussi, doit adopter cette rationalité. Elle doit consolider ses propres fondations économiques, institutionnelles, diplomatiques, plutôt que de reproduire ou de se soumettre aux rivalités extérieures. La guerre mondiale n’éclate pas aujourd’hui parce que son coût serait insupportable pour ceux qui en auraient les moyens. Mais, la compétition mondiale, elle, s’intensifie à chaque décennie, à chaque crise, à chaque recomposition des rapports de force.

Dans cette compétition prolongée, ceux qui ne définissent pas leur stratégie finissent intégrés et relégués à une position subordonnée à celle des autres. La multipolarité peut être une opportunité historique pour l’Afrique. À condition qu’elle ne soit pas subie, mais activement négociée.

 

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