» Rationalisation du secteur parapublic pour une meilleure efficacité du dispositif d’appui au secteur privé sénégalais « 

Par Dr Ibra MBAYE Économiste

 

Le 4 mars 2026, le Conseil des ministres du Sénégal a annoncé une décision majeure dans le cadre de l’assainissement des finances publiques : la suppression de 19 agences publiques et le repositionnement de 10 entités parapubliques. Cette mesure s’inscrit dans un contexte budgétaire particulièrement tendu, marqué par un déficit estimé à près de 14 % du PIB et une dette du secteur public et parapublic atteignant provisoirement 132 % du PIB à fin 2024. L’objectif affiché est de réaliser 55 milliards de francs CFA d’économies sur les trois prochaines années, afin de restaurer les équilibres macroéconomiques et de redonner des marges de manœuvre à l’État.

Cette décision de rationalisation des structures publiques interpelle directement le dispositif d’appui au secteur privé, qui s’est considérablement étoffé au fil des années. Depuis l’adoption de la première Stratégie de Développement du Secteur Privé (SDSP) en 1999, le Sénégal a en effet multiplié les agences, fonds et programmes dédiés à l’accompagnement des entreprises. De l’APIX à l’ADEPME, en passant par le FONGIP, le FONSIS, le 3FPT ou encore la DER/FJ, le paysage institutionnel s’est densifié, parfois au détriment de la cohérence et de l’efficacité de l’intervention publique.

Or, dans un contexte de raréfaction des ressources budgétaires et d’exigence accrue de performance, la question de la rationalisation de ce dispositif devient plus que jamais cruciale. Les diagnostics successifs – qu’il s’agisse des études commanditées par les Conseils présidentiels sur l’Investissement ou des concertations nationales sur le crédit – ont mis en lumière des dysfonctionnements récurrents : multiplicité des acteurs, redondance des missions, absence de coordination, dispersion des ressources, faible lisibilité pour les bénéficiaires et les partenaires techniques et financiers. Autant de faiblesses qui compromettent l’impact des politiques publiques de soutien au secteur privé.

La présente contribution propose, sur la base d’un benchmark avec des pays de référence (Malaisie, Maroc, Ile Maurice) et d’une analyse des besoins des entreprises selon leur stade de maturité, un schéma de rationalisation articulé autour de quatre pôles fonctionnels. Cette réorganisation vise à optimiser l’intervention de l’État, à renforcer la synergie entre les structures et à améliorer la lisibilité du dispositif, dans un contexte budgétaire contraint qui impose de faire mieux avec moins.

 Benchmark international

Trois pays de référence sont analysés dans le présent article. Ces pays se sont manifestés par leurs capacités à définir un cadre de rationalisation ayant permis une amélioration de la lisibilité de leurs dispositifs d’appui et une optimisation de leurs interventions. Il s’agit de la Malaisie, du Maroc et de l’Ile Maurice.

En Malaisie, SME Corp a pris le relais de SMIDEC (Small & Medium Industries Development Corporation) et intègre le NSDC (National SME Development Council). Ce Conseil, présidé chaque année par le Premier Ministre, sert d’organe politique suprême pour définir l’orientation stratégique et la formulation des politiques en vue d’un développement plus complet et coordonné des PME en Malaisie.

Il a ainsi été confié à SME Corp les missions de formulation des politiques en faveur des PME et coordination des programmes destinés aux PME, de conseil et soutien aux PME, de gestion des données et informations relatives aux PME, de secrétariat de la NSDC et enfin de centre de référence pour l’information en direction des PME.

Avec ce dispositif, SME Corp occupe une place centrale non seulement en intégrant l’ensemble des missions de formulation et de mise en œuvre des stratégies publiques d’appui mais également en assurant la coordination de la mise en œuvre des 117 programmes sectoriels portés par les autres ministères. Cela offre, en plus de la cohérence nécessaire au fonctionnement du dispositif, une très bonne visibilité sur les actions d’appui grâce à un système d’information intégré utilisé par l’ensemble des programmes.

En Ile Maurice, à la faveur de la stratégie décennale de développement des PME élaborée, le Gouvernement a décidé en 2018 de mettre en place une nouvelle agence dénommée SME Mauritius. Cette nouvelle agence vient remplacer trois structures à savoir l’agence chargée de l’appui aux entrepreneurs (SMEDA), l’agence de promotion du commerce et des exportations (Enterprise Mauritius) et la structure chargée de l’appui aux femmes entrepreneures (National Women Entrepreneur Council).

La nouvelle structure joue ainsi le rôle de guichet unique pour l’agrément au statut de PME, l’information et la formation, l’appui-conseil et la promotion des exportations. La stratégie de l’Etat en matière d’assistance technique repose ainsi sur un « one stop shop » assuré par SME Mauritius.

Au Maroc, après une décennie d’accompagnement, l’Agence Nationale pour la Promotion de la Petite et Moyenne Entreprise (ANPME) est devenue Maroc PME. Cette transition obéit au besoin de renforcer la couverture du territoire et des principaux secteurs d’activité pour renforcer la compétitivité des entreprises grâce notamment à la mise à niveau, le développement d’un écosystème d’entrepreneurs et de startups et la mise en œuvre de la nouvelle stratégie industrielle du pays.

Par ailleurs, Maroc PME joue un rôle de maîtrise d’ouvrage délégué pour l’exécution des programmes des partenaires techniques et financiers et des ministères sectoriels.

Panorama du dispositif sénégalais actuel

Au Sénégal, l’appui au secteur privé est réalisé par un ensemble de structures, parmi lesquelles :

L’Agence nationale chargée de la Promotion de l’Investissement et des grands travaux (APIX) est une agence gouvernementale chargée de promouvoir les investissements nationaux et étrangers et de faciliter la mise en œuvre de grands projets d’infrastructures.

L’Agence de Développement et d’Encadrement des Petites et Moyennes Entreprises (ADEPME) est le point focal du dispositif d’appui technique et a pour mission de contribuer à la densification du tissu d’entreprises et au renforcement de la compétitivité.

Le Bureau de Mise à Niveau (BMN) est chargé de mettre en œuvre le programme de mise à niveau des entreprises et a été créé au sein de l’ADEPME avant de bénéficier d’une autonomie de gestion.

L’Agence Sénégalaise de Promotion des Exportations (ASEPEX) a pour mission principale de favoriser le développement continu et la diversification des exportations sénégalaises.

La Bourse Nationale de Sous-Traitance et de Partenariat (BNSTP) est chargée de la promotion de la sous-traitance.

La Délégation générale à l’Entreprenariat Rapide des Femmes et des Jeunes (DER/FJ) a pour mission d’impulsion et de promotion de l’entreprenariat des femmes et des jeunes.

Le Fonds de Garantie des investissements Prioritaires (FONGIP) a été mis sur pied pour agir en complémentarité avec les autres entités publiques de l’écosystème financier afin de mobiliser les ressources financières publiques et privées destinées aux entreprises.

Le Fonds Souverain d’Investissements Stratégiques (FONSIS) a pour mission de contribuer à un développement inclusif et durable, en étant le catalyseur des écosystèmes d’investissement en capital.

L’Agence Nationale pour la Promotion de l’Emploi des Jeunes (ANPEJ) a pour mission de mettre en œuvre la politique gouvernementale en matière de promotion de l’emploi des jeunes.

Le Fonds de Financement de la Formation Professionnelle et Technique (3FPT) a pour mission de financer la formation du personnel des entreprises, des organisations professionnelles et des jeunes en quête de qualification.

Cette pluralité d’acteurs, si elle témoigne de la volonté de l’État d’accompagner le secteur privé sur tous les fronts, génère également des risques de chevauchement, de dispersion des ressources et de faible lisibilité pour les bénéficiaires, dans un contexte où l’efficacité de la dépense publique devient impérative.

Proposition d’un schéma de rationalisation

Compte tenu des constats qui précèdent, du benchmark international et pour une meilleure efficacité et optimisation de l’intervention publique en faveur du secteur privé, le dispositif pourrait être rationalisé par un recentrage des structures d’appui à travers quatre pôles fonctionnels :

  • Pôle 1 : Promotion de l’investissement et des exportationsarticulé autour de l’APIX, qui assurerait, en plus de ses missions actuelles de promotion des investissements et des grands travaux, celles de développement des exportations. Cette fusion permettrait de créer, à l’instar du modèle marocain avec l’Agence Marocaine de Développement des Investissements et des Exportations (AMDIE), un guichet unique pour les investisseurs et les exportateurs.
  • Pôle 2 : Accompagnement et développement des entreprisesavec une grande Agence nationale de la PME qui regrouperait l’ensemble des structures d’appui technique et sectoriel (ADEPME, BMN, BNSTP, etc.). Cette nouvelle entité, à l’instar des dispositifs des pays de référence, jouerait le rôle d’agence d’exécution et de maîtrise d’ouvrage délégué pour l’ensemble des programmes d’appui technique.
  • Pôle 3 : Financement et garantieavec le regroupement de toutes les structures et fonds de financement et de garantie (FONGIP, FONSIS,CDC etc.) pour assurer la synergie d’actions et garantir l’efficacité et l’efficience de l’intervention financière de l’État.
  • Pôle 4 : Promotion de l’entreprenariat, de la formation et de l’emploiqui regrouperait la DER/FJ, le 3FPT et l’ANPEJ pour une mutualisation holistique de l’orientation, de l’accompagnement et du financement de l’entreprenariat, de la formation et de l’emploi.

Mesures d’accompagnement

Pour une opérationnalisation systémique et performante de ce schéma de rationalisation, un certain nombre de mesures d’accompagnement sont nécessaires :

  • la mise en place d’un observatoire unique du secteur privé avec un système performant d’intelligence économique pour assurer la veille, faciliter l’aide à la décision et renforcer la compétitivité des entreprises sénégalaises ;
  • la création d’un guichet unique et d’une plateforme électronique avec un système de scoring systématique permettant aux entreprises d’accéder de façon facilitée aux services financiers et non financiers du dispositif ;
  • la systématisation des contrats de performance pour suivre le niveau d’atteinte des résultats escomptés et assurer la redevabilité dans un contexte de gestion axée sur les résultats ;
  • la poursuite de l’amélioration de l’environnement des affaires en identifiant de nouvelles réformes pertinentes (accès aux services, fiscalité, énergie, foncier, procédures administratives) et en assurant leur mise en œuvre ;
  • la mise en place d’un cadre harmonisé de coordination et de suivi-évaluation du dispositif assurant la mesure systématique de la performance et de l’impact de la politique de l’État en matière de promotion du secteur privé.

 

La décision du gouvernement de supprimer 19 agences publiques offre une opportunité historique de repenser en profondeur l’architecture du dispositif d’appui au secteur privé sénégalais. Les économies attendues, si elles répondent à un impératif budgétaire immédiat, ne doivent pas faire perdre de vue l’objectif stratégique d’efficacité renforcée de l’intervention publique. Le schéma de rationalisation proposé, articulé autour de quatre pôles fonctionnels et inspiré des meilleures pratiques internationales, vise à concilier la nécessaire maîtrise des dépenses publiques avec l’exigence d’un accompagnement de qualité du secteur privé, moteur essentiel de la croissance et de l’emploi. La réussite de cette réforme reposera sur une volonté politique forte et sur une mise en œuvre rigoureuse, associant l’ensemble des parties prenantes à la définition des modalités opérationnelles de la transition.

 

 

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