Sénégal 2026 : La Résilience d’une économie « Too Big to Fall » face au pic de mars, Enjeux nationaux et Impératif systémique pour l’UEMOA

 

Par Dr. Seydina Oumar Seye,

 

Alors que les marchés financiers retiennent leur souffle à l’approche du mois de mars 2026, le Sénégal s’apprête à franchir un cap décisif. Entre les sirènes du pessimisme ambiant et la réalité d’une stratégie financière agile, le pays démontre une résilience qui dépasse le simple cadre national. Les échéances de ce premier trimestre, loin de représenter une menace existentielle, pourraient au contraire consacrer la crédibilité retrouvée d’un État jugé « too big to fall » pour l’écosystème bancaire et financier de l’UEMOA. Décryptage d’un saut dans l’inconnu maîtrisé.

  1. Le « Mur de Mars » : Un défi colossal mais anticipé

Le compte à rebours est lancé. D’ici quelques semaines, le Sénégal doit faire face à un pic de dette sans précédent. Les échéances de mars 2026 concentrent des remboursements colossaux. Comme le détaille l’analyse des Eurobonds de 2018, l’État doit s’acquitter d’environ 380,83 millions d’euros (près de 250 milliards FCFA) au titre de la seule tranche en Euro, correspondant au premier tiers du principal de l’emprunt à 10 ans (333,33 millions d’euros) et à ses intérêts annuels (47,5 millions d’euros). Au total, pour le seul mois de mars, la charge de la dette extérieure avoisine les 509 milliards FCFA, portant le total des échéances à 746 milliards FCFA selon la LFI 2026 (DPEE,2026). Face à ce mur, le discours pessimiste de certains analystes, relayant l’idée d’un défaut inévitable ou d’une restructuration douloureuse, a été battu en brèche. Comme le souligne le Dr. Seydina Oumar Seye, « le succès retentissant du quatrième Appel Public à l’Épargne (APE4) en 2024, ayant mobilisé 560 milliards FCFA, est un signal fort » qui démontre la capacité du pays à mobiliser des ressources significatives sur les marchés régionaux . Cette stratégie de recours au marché régional s’est avérée payante. Confirmant les informations de Reuters, le Sénégal a déjà levé 510 milliards de francs CFA (922 millions de dollars) sur le marché de l’UEMOA depuis le début de l’année 2026, et prévoit de lever 4.132 milliards FCFA sur l’ensemble de l’année . Une source proche du dossier a indiqué à l’agence que le pays a réuni suffisamment de financements grâce à ses recettes fiscales (impôts sur les sociétés, TVA, dividendes) et à ces adjudications régionales pour couvrir les 480 millions de dollars dus aux détenteurs d’Eurobonds .

  1. Le Sénégal, « Too Big to Fall » : Un enjeu systémique pour l’UEMOA

Mais au-delà du simple chiffre, l’enjeu dépasse très largement les frontières sénégalaises. Un défaut du Sénégal ne serait pas un incident isolé ; il agirait comme un tremblement de terre financier dans toute la zone UEMOA. La raison est simple : l’interconnexion des marchés et l’exposition des banques régionales à la signature souveraine sénégalaise. Comme l’explique le rapport du Finance for Development Lab, basé sur les travaux de Ndiaye-Kessler, toute stratégie de traitement de la dette doit impérativement chercher à « protéger la dette en francs CFA détenue au sein de l’UEMOA pour limiter la contagion bancaire régionale » . Laisser planer le doute sur la signature sénégalaise, c’est fragiliser l’ensemble des banques de l’Union qui détiennent des titres publics, et c’est risquer un credit crunch généralisé. C’est en cela que le Sénégal est objectivement « too big to fall » pour l’écosystème financier ouest-africain. Les investisseurs de la zone, partageant une monnaie commune et une connaissance intime des économies membres, l’ont bien compris, d’où la sursouscription massive des émissions sénégalaises .

  1. Au-delà de la notation de l’OCDE : Une confiance des investisseurs qui reste intacte

Il est vrai que le Sénégal fait face à des vents contraires. La récente confirmation du classement en catégorie 7 par l’OCDE, le niveau de risque le plus élevé pour les crédits export, en a troublé plus d’un . Comme l’a analysé le Pr Amath Ndiaye, cela signifie que les garanties publiques des pays de l’OCDE deviennent plus difficiles d’accès, ce qui complique le financement de certains projets d’infrastructure . Cependant, cette notation ne reflète qu’une partie de la réalité et doit être fortement nuancée. D’abord, comme le précise l’ingénieur financier Dr Saliou Dramé, il ne s’agit pas d’une interdiction formelle de prêt, mais d’un mécanisme de marché qui rend les primes d’assurance-crédit très coûteuses . Ensuite, et c’est le point crucial, les investisseurs dits « avertis » ne se limitent pas à ce seul indicateur. Ils regardent les fondamentaux. Et ces fondamentaux plaident pour le Sénégal. Le Dr. Seydina Oumar Seye rappelle que malgré les défis conjoncturels, « les investisseurs institutionnels et individuels de l’UEMOA continuent de faire confiance à la signature souveraine du Sénégal ». Cette confiance est ancrée dans « une croissance moyenne supérieure à 5% sur la dernière décennie, une inflation maîtrisée, et des perspectives de transformation structurelle avec les projets gaziers et pétroliers de Sangomar et Grand Tortue Ahmeyim (GTA) » .

  1. La stratégie financière du nouveau régime : Agilité et Souveraineté

Face à la suspension temporaire du programme avec le FMI et à la fermeture des marchés internationaux, le nouveau régime a fait preuve d’une agilité stratégique remarquable. Loin de subir, le gouvernement a actionné les leviers à sa disposition. Le recours massif au marché régional n’est pas un signe de faiblesse, mais une marque de souveraineté financière. « Cette alternative stratégique permet au Sénégal de gagner du temps pour finaliser les négociations avec le FMI sans subir d’asphyxie financière », analyse Dr. Babo Amadou Ba. Le succès des levées de fonds montre que le marché régional est un amortisseur puissant en période d’incertitude. Par ailleurs, la Loi de Finances 2026, avec son budget record de 7 434 milliards FCFA, incarne une volonté de rupture. Comme le détaille Dr. Seye dans son analyse du budget, l’accent est mis sur la souveraineté alimentaire, énergétique et financière, avec 44 projets prioritaires tournés vers l’investissement productif . La stratégie est claire : utiliser l’endettement de manière « intelligente », en le liant strictement à des projets générateurs de revenus futurs (infrastructures énergétiques, corridors de transport) pour ne pas reproduire les erreurs du passé où la dette servait à financer des dépenses récurrentes .

  1. L’accord avec le FMI : Un aboutissement prochain pour de bons auspices

Le dernier ingrédient, et non des moindres, de cette dynamique positive est la finalisation prochaine d’un accord avec le Fonds Monétaire International. Si le programme de 1,8 milliard de dollars a été suspendu suite à la découverte de la « dette cachée », les discussions techniques avec l’institution de Bretton Woods sont bien avancées . La signature d’un nouvel accord, attendue dans les tout prochains mois, agira comme un catalyseur. Comme le souligne l’expert Seydina Alioune Ndiaye, cet accord est le « label de crédibilité et de discipline » qui permettra non seulement de débloquer des financements concessionnels, mais aussi de rouvrir l’accès aux marchés internationaux à des taux raisonnables . Cet horizon de 2026 est perçu comme celui d’un « nouveau départ », intégrant les leçons des audits et capitalisant sur l’accélération des recettes pétrolières et gazières .

 Conclusion : La résilience, un actif stratégique

En définitive, le Sénégal aborde le pic de mars 2026 avec des atouts que le discours ambiant, trop souvent pessimiste et parfois suspect, choisit d’ignorer. La démonstration est faite : la stratégie financière du nouveau régime, axée sur la mobilisation de l’épargne régionale et l’investissement souverain, fonctionne. Elle a permis d’éviter l’écueil du défaut et de maintenir la confiance des investisseurs. Le pays reste un îlot de stabilité et un hub stratégique dans une sous-région volatile. Son potentiel économique, porté par ses avantages comparatifs (position géographique, ressources naturelles, capital humain) et l’imminence des revenus des hydrocarbures, justifie amplement qu’il soit considéré comme un maillon trop essentiel de l’économie ouest-africaine pour tomber. Le chemin de l’assainissement et de la transformation structurelle est certes étroit, mais il est désormais balisé. Entre la résilience démontrée et le retour annoncé dans le giron du FMI, le Sénégal de 2026 n’est pas à l’aube d’une faillite, mais bien d’une refondation crédible de sa souveraineté économique, n’en déplaise aux sirènes.

Dr. Seydina Oumar Seye.

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