Le communiqué publié le 8 février 2026 à l’issue des réunions statutaires de la CEDEAO à Monrovia ne fait, une fois de plus, que consacrer l’échec de la stratégie adoptée pour la création de la monnaie unique ouest-africaine, l’ECO. Après plus de vingt ans d’annonces, de calendriers successifs et de reports répétés, la réalité s’impose : l’approche fondée sur le respect préalable des critères de convergence macroéconomique ne permet pas d’aboutir à la création d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest.
Cela ne signifie pas que l’ECO soit une ambition irréaliste. Au contraire, le projet demeure pertinent pour l’intégration régionale. Mais il devient désormais évident que la méthode choisie jusqu’ici atteint ses limites. La monnaie unique ne pourra émerger qu’en s’appuyant sur une union monétaire déjà opérationnelle et crédible, plutôt qu’en attendant indéfiniment une convergence parfaite entre des économies structurellement hétérogènes.
Vingt ans d’échéances manquées : le symptôme d’une stratégie inadaptée
Depuis son lancement, le projet ECO a connu une succession de dates non respectées : 2003, 2005, 2009, 2015, 2020 et désormais 2027. À chaque report, la justification reste la même : les États membres ne remplissent pas simultanément les critères de convergence en matière d’inflation, de déficit budgétaire, d’endettement ou de stabilité externe.
Mais ces reports répétés traduisent surtout une erreur conceptuelle. Dans une région caractérisée par des économies hétérogènes, des structures productives divergentes et des cycles macroéconomiques non synchronisés, exiger une convergence parfaite avant l’intégration monétaire revient à repousser indéfiniment la création de la monnaie unique.
L’expérience internationale montre pourtant que ce sont souvent les institutions communes qui créent progressivement la convergence, et non l’inverse.
Sortir du faux débat sur le franc CFA
Le débat sur l’intégration monétaire ouest-africaine demeure trop souvent prisonnier d’une lecture idéologique du franc CFA, présenté à tort comme une monnaie néocoloniale ou placée sous une tutelle étrangère. Cette perception ne correspond plus à la réalité institutionnelle actuelle.
Depuis les réformes majeures engagées au fil des décennies — africanisation complète de la gouvernance dès 1973, retrait des représentants français des organes décisionnels et fermeture du compte d’opérations en 2019 — le dispositif monétaire repose désormais sur une gestion africaine et régionale. Il est donc nécessaire de dépasser les idées reçues et les préjugés qui brouillent le débat économique.
Le franc CFA doit être compris non comme une limitation de souveraineté, mais comme une forme de souveraineté monétaire collective ou communautaire. En mutualisant leurs réserves de change, les pays de l’UEMOA ont construit un mécanisme capable de garantir :
- un taux de change fixe crédible,
- une inflation durablement maîtrisée, parmi les plus faibles du continent,
- une stabilité monétaire rare en Afrique.
Les performances macroéconomiques confirment cette réalité. La croissance moyenne récente des pays de l’UEMOA s’est située autour de 4,5 % à 5 %, au-dessus de la moyenne africaine, tandis que l’inflation y est restée globalement mieux contenue que dans plusieurs économies à monnaie nationale exposées à des dépréciations récurrentes.
On accuse souvent, à tort, le régime de change fixe de nuire à la compétitivité de l’UEMOA. Or, sur la période 2013-2023, les pays de l’UEMOA affichent en moyenne des déficits commerciaux moins prononcés (–10,9 % du PIB) que ceux de la ZMOA à change flexible (–15,7 %). Certains pays à monnaie flottante connaissent même des déséquilibres particulièrement élevés, tandis que la Côte d’Ivoire parvient à un équilibre commercial malgré un taux de change arrimé à l’euro.
Le véritable débat ne doit donc pas porter sur une supposée absence de souveraineté monétaire, mais sur la nature de cette souveraineté : individuelle ou collective.
Repartir d’une union monétaire déjà réussie : l’UEMOA comme fondation naturelle de l’ECO
Une fois débarrassés des idées reçues, une conclusion s’impose : l’erreur majeure du projet ECO a été de vouloir construire une monnaie unique ex nihilo pour quinze pays aux trajectoires économiques très différentes, plutôt que de s’appuyer sur une architecture monétaire déjà opérationnelle.
L’UEMOA constitue aujourd’hui le seul espace monétaire pleinement intégré et fonctionnel en Afrique de l’Ouest.
Cette réalité résulte d’un long processus de réformes :
- africanisation institutionnelle (1973),
- ajustement macroéconomique et restauration de compétitivité (1994),
- transformation du cadre institutionnel et autonomie accrue (2019).
Les résultats sont tangibles :
- stabilité monétaire,
- inflation maîtrisée,
- création d’un marché financier régional intégré avec la BRVM et UMOA-Titres.
Comme pour la construction de l’euro, l’union monétaire ne doit pas être créée à partir d’une convergence parfaite préalable, mais à partir d’un noyau institutionnel existant.
Une stratégie pragmatique : ECOW comme monnaie de transition vers l’ECO
La voie réaliste consiste à inverser la logique actuelle : intégrer d’abord, converger ensuite.
Dans cette perspective, l’ECOW pourrait jouer un rôle clé comme monnaie de transition, remplaçant progressivement le franc CFA durant la phase d’élargissement de l’union monétaire.
L’ECOW permettrait :
- d’élargir l’union monétaire (UEMOA) à d’autres pays de la CEDEAO,
- de dépasser les débats symboliques liés au nom du CFA,
- de renforcer l’adhésion politique au projet,
- de préparer institutionnellement l’adoption finale de l’ECO.
La centralisation et la mutualisation des réserves de change constituent ici un instrument stratégique majeur pour stabiliser les économies africaines face aux chocs externes.
Une trajectoire progressive pourrait suivre les étapes suivantes :
- intégrer d’abord les petits pays à monnaies fragiles ;
- poursuivre avec le Ghana ;
- Intégrer le Nigeria en dernière étape.
En conclusion, L’ECO ne souffre pas d’un déficit de volonté politique, mais d’une erreur méthodologique. L’Afrique de l’Ouest dispose déjà d’un noyau monétaire fonctionnel : l’UEMOA. Le véritable choix stratégique consiste à transformer progressivement le CFA en ECOW, monnaie de transition vers l’ECO, afin que l’intégration crée enfin la convergence.
Pr Amath Ndiaye
FASEG-UCAD



